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E£FUfi DES DEUX 1C0KDES«

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liances ont insensiblement fondues dans l'empire russe. Il avait la beauté du profil, l'imposante largeur des yeux, l'épaisseur des lèvres, la force un peu exagérée des muscles, tempérée par l'élé- gance des formes modernes. La civilisation avait allégé la puissance du colosse. Ce qui en restait conservait quelque chose d'étrange et de saisissant qui attirait et fixait les regards, même après la sur- prise et l'attention accaparées d'abord par le tsar en personne.

Le cheval monté par ce jeune homme s'impatientait de la lenteur du défilé; on eût dit que, ne comprenant rien à l'étiquette obser- vée, il voulait s'élancer en vainqueur dans la cité domptée, et fouler les vaincus sous son galop sauvage. Aussi son cavalier, craignant de lui voir rompre son rang et d'attirer sur lui un regard mécon- tent de ses supérieurs, le contenait-il avec un soin qui l'absorbait, et ne lui permettait guère de se rendre compte de l'accueil morne, douloureux, parfois menaçant de la population.

Le tsar, qui observait tout avec finesse et prudence, ne s'y mé- prenait pas, et ne réussissait pas à cacher entièrement ses appréhen- sions. La foule devenait si compacte, que, si elle se fût resserrée sur les vainqueurs (l'un d'eux l'a raconté textuellement), ils eussent été étouffés sans pouvoir faire usage de leurs armes. Cette foulée, volontaire ou non, n'eût pas fait le compte du principal triompha- teur. Il voulait entrer dans Paris comme l'ange sauveur des nations, c'est-à-dire comme le chef de la coalition européenne. Il avait tout préparé naïvement pour cette grande et cruelle comédie. La moindre émotion un peu vive du public pouvait faire manquer son plan de mise en scène.

Cette émotion faillit se produire par la faute du jeune cavalier que nous avons sommairement décrit. Dans un moment sa mon- ture semblait s'apaiser, une jeune fille, poussée par l'aflluence ou entraînée par la curiosité, se trouva dépasser la ligne des gardes nationaux qui maintenaient l'ordre, c'est-à-dire le silence et la tris- tesse des spectateurs. Peut-être qu'un léger frôlement de son châle bleu ou de sa robe blanche effraya le cheval ombrageux ; il se cabra furieusement, un de ses genoux fièrement enlevés atteignit l'épaule de la Parisienne, qui chancela, et fut retenue par un groupe de fau- bouriens serrés derrière elle. Était-elle blessée ou seulement meur- trie? La consigne ne permettait pas au jeune Russe de s'airôter une demi-seconde pour s'en assurer : il escortait le tout-puissant tsar, il ne devait pas se retourner, il ne devait pas même voir» Pourtant il se retourna, il regarda, et il suivit des yeux aussi long- temps qu'il le put le groupe ému qu'il laissait derrière lui. La gri* sette, car ce n'était qu'une grisette, avait été enlevée par plusieurs paires de bras vigoureux; en un clin d'œil, elle avait été transportée dans un estaminet qui se trouvait là. La foule s'était instantanément

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resserrée sur le vide fait dans sa mcosse par l'incident rapide. Un in- stant, quelques exclamations de haine et de colère s'^étaient élevées, et, pour peu qu'on y eût répondu dans les rangs étrangers, Tindi- gnation se fût peut-être allumée comme une traînée de poudre. Le tsar, qui voyait et entendait tout sans perdre son vague et impla- cable sourire, n'eut pas besoin d'un geste pour contenir ses cohortes; on savait ses intentions. Aucune des personnes de sa suite ne pa- rut s'apercevoir des regards de menace qui embrasaient certaines physionomies. Quelques imprécations inarticulées, quelques poings énergîquement dressés, se perdirent dans l'éloignement. L'officier, cause involontaire de ce scandale, se flatta que ni le tsar, ni aucun de ses généraux n'en avait pris note ; mais le gouvernement russe a des yeux dans le dos. La note était prise : le tsar devait connaître le crime du jeune étourdi qui avait eu la coquetterie de choisir pour ce jour de triomphe la plus belle et la moins disciplinée de ses mon- tures de service. En outre il serait informé de l'expression de regret et de chagrin que le jeune homme n'avait pas eu l'expérience de dissimuler. Ceux qui firent ce rapport crurent aggraver la faute en donnant ce dernier renseignement. Ils se trompaient. Le choix du cheval indompté fut regardé comme punissable, le regret manifesté rentrait dans la comédie de sentiment dont les Parisiens devaient être touchés. L'inconvenance d'une émotion quelconque dans les rangs de l'escorte impériale ne fut donc pas prise en mauvaise part.

Quand le défilé ennemi déboucha sur le boulevard, la scène changea comme par magie.

A mesure qu'on avançait vers les quartiers riches , l'entente se faisait, l'étranger respirait ; puis tout à coup la fu^on se fit, non sans honte, mais sans scrupule. L'élément royaliste jetait le masque, et se précipitait dans les bras du vainqueur. L'émotion avait gagné h masse. On n'y songeait pas aux Bourbons, on n'y croyait pas en- core, on ne les connaissait pas; mais on aimait Alexandre, et les femmes sans cœur qui se jetaient sous ses pieds en lui demandant on roi ne furent ni repoussées, ni insultées par la garde nationale, qui regardait tristement, croyant qu'on remerciait simplement l'é- tranger de n'avoir pas saccagé Paris. Ils trouvaient cette reconnais- sance puérile et outrée; ils ne voyaient pas encore que cette joie folle applaudissait à rabaissement de la France.

Le jeune officier russe qui avait iailli compromettre toute la re- présentation de cette triste comédie, tant d'acteurs jouaient un rôle de comparses sans savoir le mot de la pièce, essayait en vain de comprendre ce qu'il voyait à Paris, lui qui avait vu brûler Moscou, et qui avait compris I C'était un esprit aussi réfléchi que pouvaient le permettre l'éducation toute militaire qu'il avait reçue et l'époque agitée, vraiment terrible, sa jeunesse se développait. U suppléait

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aux facultés de raisonnement philosophique qui lui manquaient par la subtile pénétration de sa race et la défiance cauteleuse de son milieu. Il avait vu et il voyait à deux années de distance les deux extrêmes du sentiment patriotique : le riche et industrieux Moscou brûlé par haine de l'étranger, dévoûment sauvage et su- blime qui l'avait frappé d'horreur et d'admiration, le brillant et splendide Paris sacrifiant l'honneur à l'humanité, et regardant comme un devoir de sauver à tout prix la civilisation dont il est l'inépuisable source. Ce Russe était à beaucoup d'égards sauvage lui-même, et il se crut en droit de mépriser profondément Paris et la France.

Il ne se disait pas que Moscou ne s'était pas détruit de ses pro- pres mains, et que les peuples esclaves n'ont pas à être consultés; ils sont héroïques bon gré mal gré , et n'ont point à se vanter de leurs involontaires sacrifices. Il ne savait point que Paris n'avait pas été consulté pour se rendre, plus que Moscou pour être brûlé, que la France n'était que très relativement un peuple libre, qu'on spé- culait en haut lieu de ses destinées, et que la majorité des Parisiens eût été dès lors aussi héroïque qu'elle l'est de nos jours (1).

Pas plus que l'habitant de la France , l'étranger venu des rives du Tanaîs ne pénétrait dans le secret de l'histoire. Au moment de la brutalité de son cheval, il avait compris le Parisien du faubourg. 11 avait lu sur son front soucieux, dans ses yeux courroucés. Il s'é- tait dit : ce peuple a été trahi, vendu peut-être 1 En présence des honteuses sympathies de la noblesse, U ne comprenait plus. Il se disait : cette population est lâche. Au lieu de la caresser, notre tsar devrait la fouler aux pieds et lui cracher au visage.

Alors les sentimens humains et généreux se trouvant étouffés et comme avilis dans son cœur par le spectacle d'une lâcheté inouie, il se trouva lui-même en proie à l'enivrement des instincts sau- vages. Il $e dit que cette ville était riante et folle, que cette popu- lation était facile et corrompue, que les femmes qui venaient s'offrir et s'attacher elles-mêmes au char du vainqueur étaient de beaux troph(^es. Dès lors, tout au désir farouche, à la soif des jouissances, il traversa Paris, l'œil enflammé, la narine frémissante, et le cœur hautain.

Le tsar, refusant avec une modestie habile d'entrer aux Tuile- ries, alla aux Champs-Elysées passer la revue de sa magnifique ar- mée d'élite, donnant jusqu'au bout le spectacle à ces Parisiens avides de spectacles; après quoi, il se disposait à occuper l'hôtel de l'Elysée.

En ce moment, il eut à régler deux détails d'importance fort

(1) Janvier 1871.

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inégale. Le premier fut à propos d'un avis qu'on lui avait transmis pendant la revue : suivant ce faux avis, il n'y avait point de sécu- rité pour lui à rÉlysée, le palais était miné. On avait sur-le-champ dépêché vers M. de Talleyrand, qui avait offert son propre palais. Le tsar accepta, ravi de se trouver au centre de ceux qui allaient lui livrer la France; puis il jeta les yeux sur l'autre avis concer- nant le jeune prince Mourzakine, qui s'était si mal comporté en traversant le faubourg Saint-Martin. Qu'il aille loger bon lui semblera, répondit le souverain, et qu'il y garde les arrêts pendant trois jours. Puis, remontant à cheval avec son éta^t-major, il re- tourna à la place de la Concorde, d'où il se rendit à pied chez M. de Talleyrand. Ses soldats avaient reçu l'ordre de camper sur les places publiques. L'habitant, traité avec tant de courtoisie, ad- mirait avec stupeur ces belles troupes si bien disciplinées, qui ne prenaient possession que du pavé^de la ville et qui installaient leurs cantines sans rien exiger en apparence. Le badaud de Paris admira, se réjouit, et s'imagina que l'invasion ne lui coûterait rien.

Quant au jeune officier attaché à l'état-major, exclus de l'hôtel allait résider son empereur, il se crut radicalement disgracié, et il en cherchait la cause lorsque son oncle, le comte Ogokskoï, aide-de-camp du tsar, lui dit à voix basse en passant : Tu as des ennemis auprès du père y mais ne crains rien. Il te connaît et il t'aime. C'est pour te préserver d'eux qu'il ^éloigne. Ne reparais pas de quelques jours, mais fais-moi savoir tu demeures.

Je n'en sais rien encore, répondit le jeune homme avec une résignation fataliste. Dieu y pourvoira !

Il avait à peine prononcé ces mots qu'un jockey de bonne mine se présenta, et lui remit le message suivant : « La marquise de Thièvre se rappelle avec plaisir qu'elle est par alliance parente du prince Mourzakine ; elle me charge de l'inviter à venir prendre son gîte à l'hôtel de Thièvre, et je joins mes instances aux siennes. »

Le billet était signé Marquis de Thièvre.

Mourzakine communiqua ce billet à son oncle, qui le lui rendit en souriant, et lui promit d'aller le voir aussitôt qu'il aurait un mo- ment de liberté. Mourzakine fit signe à son heîduque cosaque, et suivit le jockey, qui était bien monté, et qui les conduisit en peu d'instans à l'hôtel de Thièvre, au faubourg Saint-Germain.

Un bel hôtel, style Louis XIY, situé entre cour et jardin, jardin mystérieux étouffé sous de grands arbres, rez-de-chaussée élevé sur on perron seigneurial, larges entrées, tapis moelleux, salle à manger déjà richement servie, un salon très comfortable et de grande tournure, voilà ce que vit confusément Diomède Mour- zakine, car il s'appelait modestement de son petit nom Diomède^

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fils de Diùtnidey Diomid Diomiditch. Le marquis de Thièvrevînt à sa rencontre les bras ouverts. C'était un vilain petit homme de cin- quante ans, maigre, vif, Toeil très noir, le teint très blême, avec une perruque noire aussi, mais 4' un noir invraisemblable, un habit noir raide et serré, la culotte et les bas noirs, un jabot très blanc, rien qui ne fût crûment noir ou blanc dans sa mince personne : c'était une pie pour le plumage, le babil et la vivacité.

Il parla beaucoup, et de la manière la plus courtoise, la plus em- pressée. Mourzakine savait le (Vançais aussi bien que possible, c'est- à-dire qu'il le parlait avec plus d3 facilité que le russe proprement dit, car il était dans la Petite-Russie et avait faire de grands efforts pour corriger son accent méridional ; mais ni en russe, ni en français, il n'était capable de bien comprendre une élocution aussi abondante et aussi précipitée que celle de son nouvel hôte, et, ne saisissant que quelques mots dans chacjue phrase, il lui répondit un peu au hasard. Il comprit seulement que le marquis se démenait pour établir leur parenté, et lui citait, en les estropiant d'une naa- nière indigne, les noms des personnes de sa famille qui avaient établi au temps de l'émigration française des relations, et par suite une alliance avec une demoiselle apparentée à la famille de M""^ de Thiëvre. Mourzakine n'avait aucune notion de cette alliance, et allait avouer ingénument qu'il la croyait au moins fort éloignée, quand la marquise entra, et lui fit un accueil moins loquace, mais non moins affectueux qu% son mari. La marquise était belle et jeune; ce détail effaça promptement les scrupules du prince russe. 11 feignit d'être parfaitement au courant, et ne se gêna point pour accepter le titre de cousin que lui donnait la marquise en ejûgeant qu'il l'ap- pelât n'a cousine, ce qu'il ne put faire sans biaiser un peu. Les rap- ports ainsi établis en (juelques minutes, le marquis le conduisit à un très bel appartement qui lui était destiné, et il trouva son co- saque occupé à ouvrir sa valise en attendant l'arrivée de ses malles, qu'on était allé chercher. Le marquis mit en outre à sa disposition un vieux valet de chambre de confiance qui, ayant voyagé, avait retenu quelques mots d'allemand, et s'imaginait pouvoir s'entendre avec le cosaque, illusion naïve à laquelle il lui fallut promptement renoncer; mais, croyant avoir affaire à quelque prince régnant dans la personne de Mourzakine, le vieux serviteur resta debout derrière lui , suivant des ye^ix tous ses mouvemens et cherchant à deviner en quoi il pour^t lui être utile ou agréable.

A vrai dire, le Diomède barbare aurait eu grand besoin de son secours pour comprendre l'usage et l'importance des objets de luxe et de toilette mis à sa disposition. Il déboucha plusieurs flacons, re- culant avec méfiance devant les parfums les plus suaves, et cher- chant celui qui devait, selon lui, représenter le suprême bon ton,

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la vulgaire eau de Cologne. Il redouta les pâtes et les pommades d'une exquise fraîcheur, qui lui ficent l'effet d'être éventées, parce qa'il était habitué aux produits rancis de son bagage ambulant. Enfin, s*étant accommodé du mieux qu'il put pour faire disparaître la poussière de sa chevelure et de son brillant uniforme, il retour- nait au salon, lorsque, se voyant toujours suivi du domestique fran- çais, il se rappela qu'il avait un service à lui demander. 11 com- mença par lui demander son nom, à quoi le serviteur répondit simplement : Martin. Eh bien! Martin, faites-moi le plaisir d'en- voyer une personne faubourg Saint-Martin, numéro,... je ne sais plus; c'est un petit café l'on fume;... il y a des queues de billard peintes sur la devanture, c'est le plus proche du boulevard en arri- vant par le faubourg.

On trouvera ça, répondit gravement Martin.

Oui, il faut trouver ça, reprit le prince, et il faut s'informer d'une personne dont je ne sais pas le nom : une jeune fille de seize ou dix-sept ans, habillée de blanc et de bleu, assez jolie.

Martin ne put réprimer un sourire que Mourzakine comprit très vite. Ce n'est pas une... fantaisie , continua-t-il. Mon cheval en passant a fait tomber cette personne; on l'a emportée dans le café : je veux savoir si elle est blessée, et lui faire temr mes excuses, ou un secours, si elle en a besoin.

C'était parler en prince. Martin, redevenu sérieux, s'inclina pro- fondément, et se disposa à obéir sans retard.

M. de Thièvre, après avoir été un des satisfaits de l'empire par i!a restitution de ses biens après l'émigration de sa famille, était un des mécontens de la fin. Avide d'honneurs et d'influence, il avait sollicité une place importante qu'il n'avait pas obtenue, parce qu'en se précipitant les événemens désastreux n'avaient pas permis de contenter tout le monde. Initié aux efforts des royalistes pour amener par surprise une restauration royale, il s'était jeté avec ardeur dans l'entreprise, et il était de ceux qui avaient fait aux alliés l'accueil que l'on sait. Il devait à sa femme l'heureuse idée d'offrir sa maison au premier Russe tant soit peu important dont il pourrait s'emparer. La marquise, à pied, aux Champs-Elysées, avait été admirer la revue. Elle avait été frappée de la belle taille et de la belle figure de Mourzakine. Elle avait réussi à savoir son nom, et ce nom ne lui était pas inconnu; elle avait réellement une parente mariée en Russie qui lui avait écrit quelquefois, qui s'ap- pelait Mourzakine, et qui était ou pouvait être parente du jeune prince. Du moment qu'il était prince, il n'y avait aucun inconvé- nient à réclamer la parenté, et du moment qu'il était un des plus beaux hommes de l'armée, il n'y avait rien de désagréable à l'avoir pour hôte.

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La marquise avait vingt-deux ans; elle était blanche et blonde, un peu grosse pour le costume étriqué que Ton portait alors, mais assez grande pour conserver une réelle élégance de formes et d'al- lures. Elle ne pouvait souffrir son petit mari, ce qui ne Tempéchait pas de s'entendre avec lui parfaitement pour tirer de toute situa- tion donnée le meilleur parti possible. Légère pourtant et très dis- sipée, elle portait dans son ambition et dans ses convoitises d'ar- gent une frivolité absolue. Il ne s'agissait pas pour elle d'intriguer habilement pour assurer une fortune aux enfans qu'elle n'avait pas ou à la vieillesse qu'elle ne voulait pas prévoir. Il s'agissait de plaire pour passer agréablement la vie, de mener grand train et de pouvoir faire des dettes sans trop d'inquiétude, enfin de prendre rang à une cour quelconque, pourvu qu'on y pût étaler un grand luxe et y placer sa beauté sur un piédestal élevé au-dessus de la foifle.

Eli '*'** '* nas de noble race, elle avait apporté sa brillante jeu- nesse avt " u osse fortune à un époux peu séduisant, unique- ment pour être i.jarquise, et il n'eût pas fallu lui demander pour- quoi elle tenait tanw à u* itre, elle n'en savait rien. Elle avait assez d'esprit pour le babil ; son intelligence pour le raisonnement était nulle. Toujours en l'air, toujours occupée de caquets et de toilettes, elle n'avait qu'une idée : surpasser les autres femmes, être au moins une des plus remarquées.

Avec ce goût pour le bruit et le clinquant, il eût été bien dilBcile qu'elle ne fût pas fortement engouée du militaire en général. Un temps n'était pas bien loin elle avait été fière de valser avec les beaux officiers de l'empire; elle avait eu du regret lorsque son mari lui avait prescrit de bouder l'empire. Elle était donc ivre de joie en voyant surgir une armée nouvelle avec des plumets, des titres, des galons et des noms nouveaux; toute cette ivresse était à la surface, le cœur ou les sens n'y jouaient qu'un rôle secondaire. La marquise était sage, c'est-à-dire qu'elle n'avait jamais eu d'amant; elle était comme habituée à se sentir éprise de tous les hommes capables de plaire, mais sans en aimer assez un seul pour s'engager à n'aimer que lui. Elle eût pu être une femme galante, car ses sens parlaient quelquefois malgré elle; mais ell t n'eût pas eu le courage de ses passions, et un grand fonds d'égoïsme l'avait préservée de tout ce qui peut engager et compromettre. s

Elle reçut donc Mourzakine avec autant de satisfaction que d'imprévoyance. Je l'aimerai, je l'aime, se disait-elle dès le pre- mier jour; mais c'est un oiseau de passage, et il ne faudra pas l'aimer trop. Ne pas trop aimer lui avait toujours été plus ou moins facile ; elle ne s'était jamais trouvée aux prises avec une volonté bien persistante en fait d'amour. Le Français de ce temps-là n'avait

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FRANCIA. 13

point passé par le romantisme; il se ressentait plus qu'on ne pense des mœurs légères du directoire, lesquelles n'étaient elles-mêmes qu'un retour aux mœurs de la régence. La vie d'aventures et de conquêtes avait ajouté à cette disposition au sensualisme quelque chose de brutal et de pressé qui ne rendait pas l'homme bien dan- gereux pour la femme prudente. Dans les temps de grandes préoc- cupations guerrières et sociales, il n'y a pas beaucoup de place pour les passions profondes, non plus que pour les tendresses pro- longées.

Bien ne ressemblait moins à un Français qu'un Russe de cette époque. C'est à cause de leur facilité à parler notre langue, à se plier à nos usages, qu'on les appela chez nous les Français du nord; mais jamais l'identification ne fut plus lointaine et plus impossible. Ils ne pckivaient prendre de nous que ce qui nous faisait le moins d'honneur alors, l'amabilité.

Hourzakine n'était pourtant pas un vrai Russe. Géorgien d'ori- gine, peut-être Kurde ou Persan en remontant plus haut, Moscovite d'éducation, il n'avait jamais vu Pétersbourg, et ne se trouvait que par les hasards de la guerre et la protection de son oncle Ogokskoî placé sous les yeux du tsar. Sans la guerre, privé de fortune comme il l'était, il eût végété dans d'obscurs et pénibles emplois militaires aux frontières asiatiques, à moins que, comme il en avait été tenté quelquefois dans son adolescence , il n'eût franchi cette frontière pour se jeter dans la vie d*héroîques aventures de ses aïeux indé- pendans; mais il s'était distingué à la bataille de la Moskowa, et plus tard II s'était battu comme un lion sous les yeux du maître. Dès lors, il lui appartenait corps et âme. 11 était bien et dûment baptisé Russe par le sang français qu'il avait versé; il était rivé à jamais, kii et sa postérité, au joug de ce qu'on appelle en Russie la civili- sation, c'est-à-dire le culte aveugle de la puissance absolue. 11 faut monter plus haut que ne le pouvait faire Mourzakine pour dispo- ser de cette puissance par le fer ou le poison.

Sa volonté, à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre desti- née; mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui con- sistent à écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts I C'est toute la science de la vie chez les Russes; mais c'est une science ifiCompaUble avec notre caractère et nos habitudes. Nous savons __ bien aussi plier déplorablement sous les maîtres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts personnels au besoin de re- prendre possession de nous-mêmes (1).

(i) Tonrguénef, qui connaît bien la France, a créé en maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en Russie parce quil a la nature du Français. Rellsex loa dernières pages de Tadmirable roman : Dimitri Roudine.

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Beau comme il Tétait, Dîomède Mourzakîne avait en partout de faciles succès auprès des femmes de toute classe et de tout pays. Trop prudent pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourris- sait en lui secrète, énorme. Dès le premier coup d^œil, il couva sensuellement des yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit en une heure qu'elle n'aimait pas son mari , qu'elle n'était pas dévote, la dévotion de commande n'était pas encore à l'ordre du jour, qu'elle était très vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait irrésistiblement. 11 ne fit donc pas grand frais le premier jour, s'imaginant qu'il lui suffisait de se nwntrer pour être heureux à bref délai.

Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Française coquette et ce qu'il y a de résistance dans son abandon apparent. Horrible- ment fatigué, il fit des vœux sincères pour n*étre pas troublé la première nuit, et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla le lendemain sans qu'aucun mouvement furtif eût troublé le silence de son ap- partement. La première personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence à tout hasard. J'ai fait moi-même la commis- sion, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.

Lesta... Comment dites-vous?

Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on joue au billard.

C'est bien, merci. Après?

Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La petite personne n'a pas eu de mal ; on lui a fait boire un peu de liqueur, et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précbé- ment dans la maison.

Vous eussiez monter la voir. Cela m'eût fait plaisir.

Je n'y ai pas manqué, excellence. Je suis monté... Ahl bien haut, un affreux escalier. J'ai trouvé la... d ^moîselle, une petite grisette, occupée à repasser ses nippes. Je Tai informée des bontés que le prince Mourzakine daigne avoir pour elle.

Et qu'a-t-elle répondu?

Une chose très plaisante. Dites à ce prince que j * le remercie, que je n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.

J'irais volontiers, si je n'étais retenu...

Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne juRea pas utile d'initier Martin à cette circonstance, et d'ailleui-s Martin ne lui en donna pas le temps. Votre excellence, s'écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis, et il ne serait peut-être pas prndeiit encore de parcourir ces bas cpiartiers. D'ailleurs votre excellenctî n'a pas à répondre à une aussi sotte demande. Moi, je n'ai pas répondu.

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FRANCU. 1&

Il faudrait pourtant répondre, dit Momzakine, comme frappé d'une idée subite : n*a~t-elle pas dit qu'elle me ccmnaissaît?

Elle a précisément dit qu'elle connaissait votre excellence. J'ai pris ça pour une bill.5vesée.

Un antre domestique vint dire au prince que la marquise l'at- tendait au salon, il s'y rendit fort préoccupé. C'est singulier, se dissût-il en traversant les vastes appartemens, lorsque cette jeune fille s'est approchée imprudemment de mon cheval, sa figure m'a frappé, comme si c'était une personne de connaissance qui allait m'appeler par mon nom I Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus songé qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, je la revois ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion...

Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et il oublia tout en présence de la belle marquise. Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez passé la nuit.

Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu'on lui présentait.

Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses yeux bleus étonnés.

11 ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se déconcerta pas, et lui dit avec assurance : Mon cousin, vous parlez très bien notre langue, mais vous ne saisissez peut-êti-e pas très bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si intelligens, vous autres étrangers! Il faudra, pendant quelques jours, parler avec circonspection ; je vous dis cela en amie, en bonne parente. Moi, je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place vous eût pris pour un impertinent.

Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille, et s'aperçut de sa sottise. Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. 11 s'en tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était pas grand'c hose; mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir déçu et le désir persistant, que M"** de Thièvre en fut troublée et n'eut pas le courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de lui donner.

Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux infor- mations, de dix heures du soir à minuit. 11 avait pu pénétrer à l'hôtol Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les an- tichambres avec nombre de royalistes de second ordre pour saisir les nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'é- tait pas exposé à Tidée d'une restauration de l'ancienne dy- nastie.

La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait

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16 REVUE DES DEUX MONDES.

d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons, et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir; mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque rien, tant la conception de leur rétablissement était nou- velle. La conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler des modes françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du ma- tin et de la questionner sur le costume des différentes classes de la société de Paris.

Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer. A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe plutôt qu'à une autre : toute femme qui a le moyen de payer un chapeau porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier coup d'œil un domestique de son maître, quel- quefois le valet de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le maître de la maison; c'est à la physionomie, c'est au regard surtout qu'il faut s'attacher pour bien spéciGer l'é- tat ou le rang des per^nnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamans et habillée plus richement que nous.

Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du tact y une grande science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là. J'ai lu des romans français il en était question. Qu'est-ce que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J*ai cru longtemps que c'était une classe de jeunes filles habillées en gris.

Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit M"* de Thiè- vre, leur costume est de toutes les couleurs, peut-être le mot vient- il du genre d'émotion qu'elles procurent.

Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point de passions?

Ou bien encore...; mais je ne sais pas, les honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur cette sorte de créatures.

Pourtant la définition du costume entraînerait celle de la si- tuation : appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris?

Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des mœurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question- avec tant d'insistance ? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures que Paris offre à bon marché aux nonveau-venus?

Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans l'accent de M""* de Thiëvre. Hourzakme en prit note, et se bâta

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FRikNClÀ. 17

de la rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en lui avouant qu'il était aux arrêts pour ce fetit à Tbôtei de Thîèvre. C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la cause de ma disgrâce, s'est servi du mot frisette que je tenais à savoir ce que ce pouvait être.

Ce n'est pas grand'chose, rq)rit la marquise. Il faut lai en- voyer un louis d'or, et tout sera dit.

Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile d'ajouter que la grisette demandait à le voir.

Alors c'est qu'elle est richement entretenue, répliqua la mar- quise.

Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis et repasse ses nippes elle-même. donc ai-je déjà vu cette jolie petite /içure chiffonnée?

Mourzakine pensait plus volontiers en français qu'en russe, sur- tout depuis qu'il était en France; c'est ce qui fait qu'il pensait sou- vent de travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chliTonnée était un mot du temps, qui s'appliquait alors à une petite laideur agréable ou agaçante. La grisette en question n'avait pas du tout cette figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la grande beauté classique, c'était le joli exquis et complet. La taille était à l'avenant du visage i et en y réfléchissant Mourzakine se reprit intérieurement. Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très jolie I Pauvre, et ne voulant rien I

A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.

Il m'est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune prince.

Ah! vous pensez à cette grisette?

Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien rembarré tout à l'heure ! vous n'avez plus le droit de m'interroger.

Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement pé- nétrant, que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même ; 11 est entêté, il faudra prendre garde !

Le marquis vint les interrompre. Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été décidé hier soir à la rue Saint-^Florentin (manière de désigner l'hôtel Talleyrand résidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec Buonaparte^ ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeuner; nous nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l'empereur de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel au retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comité. Prince

Ton xcui. 1871. 2

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18 REVUE DES DEUX MONDES.

Hourzakine , vous devez avoir une grande influence à la cour du gzavy vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime !

Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit M"** de Thiëvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons dé- jeuner.

Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec votre empereur. Il s'en tourmenterait...

Vous vous appelez Flore I dit Mourzakine d'un air enivré en pressant contre sa poitrine le bras de la marquise.

Eh bien I oui, je m'appelle Flore I ce n'est pas ma faute.

Ne vous ftn défendez pas, c'est un nom délicieux, et qui vous va si bien 1

11 s'assit auprès d'elle en se disant : Flore 1 c'était le nom de la petite chienne de ma grand'mère. C'est singulier qu'en France ce soit un nom distingué I Peut-être que le marquis s'appelle Fidèle^ comme le chien de mon grand-oncle !

Le temps n'était pas encore venu toutes les jeunes filles bien nées devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la révolution et du directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan.

Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse facilité avec laquelle ce petit homme parlait, man- geait et gesticulait en même temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme et lui. A cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l'état de vacuité ou d'impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante disposition, il promit de s'intéresser à la cause des Bourbons, dont il se souciait moins que d'un verre de vin, et à laquelle il ne pouvait absolument rien, n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait à son cousin le marquis de se l'ima- giner.

Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de vic- tuailles dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annonça le comte OgokskoL C'est mon oncle, aide-de-camp du tsar, dit Mourzakine; me permettez-vous de vous le présenter?

Aide-de-camp du gzar? Nous irons ensemble à sa rencontret s'écria le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur direct du maître. Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des sen'iteurs d'un grand prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les consulter.

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FRANGIA. 19

Le comte Ogokskoî avait été un des beaux hommes de la cour de Russie» et, quoique brave et instruit, étant sans fortune, il n'a- vait dû la sienne qa'k la protection des femmes. La protection, de quelque part qu'elle vînt, était à cette époque la condition in- dispensable de toute destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoî avait été protégé par le beau sexe, Mourzakine était pro- tégé par son oncle; on avait du mérite personnel si on pouvait, mais il fallait pour obtenir quelque chose ne pas c(Hnmencer exclu- sivement par le mériter. Le temps était proche la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend l'art de gouverner si facile.

Ogokskoî n'était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la ser- vitude avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son vi- sage. Il avait dépassé notablement, disait-on, la cinquantdne, et il aurait pris du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer cruellement les flancs à grand renfort de ceinture n'eût forcé l'abdomen à se réfugier dans la région de l'estomac. 11 avait donc le buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible l'absence de chevelure sur un crâne déprimé. 11 avait en revanche plus de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais, si sa haute position lui assurait le privilège d'être bien accueilli dans les familles, elle ne le préservait pas d'une baisse considérable dans ses succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n*ayant plus le don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la physionomie et toute l'attitude du person- nage.

Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit qu'il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde» telle fut du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop grammaticalement le français, qu'il employait trop ri- goureusement l'imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu'il avait une grâce trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement la marquise des bontés qu'elle avait pour son neveu, et aflecta de le traiter devant elle comme un enfant qae l'on aime et que l'on ne p:*end pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure de la veille, disant qu'il était dange- reux de regarder les Françaises, et que, quanta lui, il craignait plus certains yeux que les canons chargés à mitraille. En parlant ainsi, il^regarda la marquise, qui le remercia par un sourire.

Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement la cause des Bourbons, quel'aide-de-camp d'Alexandre ne put cacher sa surprise. Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces prifices ont laissé d'heureux souvenirs en France ?

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20 REVUE DES DCOX MONDES.

Il n'en fut pas de même chez nous lorsque le comte d'Artois vint im- plorer la protection de notre grande Katherine. Ne ouîies-voHs point parl^ d'une merveilleuse épée qui lui fut donnée pour recon- quérir la France, et qui fut promptement vendue en Angleterre?..,

Bah ! dit le marquis, pris au dépourvu, il y a si longtemps...

M. le comte d'Artois était jeune alors, ajouta ia maitpuse, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir.

Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses, Flore de Thiëvre avait trouvé l'endroit sensible, et beaucoup plus gagné en trois mots que son mari avec ses torrens de paroles et de raisonnemens.

M. de Tbièvre, voyant qu*die plddait mieux que lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat que l'^éloquence, les laissa en- semble. Mourtakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut des mains de Martin un message, auquel il demanda la per- mission d'aller répondre de vive voix.

Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxurians valets de la maison. C'était un garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs, gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie quand même, l'œil noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d'or qui semblait échappé à la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher les dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de Paris, comiquement et cyniquement en- dimanché. — Pour qui donc veux-lu te faire passer? lui dît invo- lontairement Hourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t'envoie et que me veux-tu?

Je veux parler à votre hautesêe^ répondit tranquillement le gamin avec un dédain égal à celui qu'on lui manifestait* £st-oe que c'est défendu par la €oaHti<mt

Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier. Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas.

Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces cooos-li. Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-iL Je n'ai point affaire à messieurs les laquais.

Diable ! reprit Mourzakine, ta le prends de haut. Alors suis- moi dans lejandHn.

Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui longeait ta muraille, et le gamin, sans se déconcerter, entama ainsi la conversation. C'est moi le frère à Franciif.

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IBÀNCIA. ' SI

Très bi»» âh Moarukine; mais qu'est-*ce que c'est que Fran- cia?

Francia, excusez I tous n'avez pas seulement demandé le nom de celle que rotre cheval a bousculée...

Âhl j*y suis! non vraiment, je n*ai pas demandé son nom. GommeBt va*t-elle?

Bien, merci, et vous? 11 ne s'agit pas de moi.

Si fait, c'est i vous qu'elle veut parler, rien qu'à vous. Dites si vous voulez qu'eUe vous parle.

Certainement,

Je vais l'aller chercher*

Non, je ne peux pas la voir ici.

AcausedoncZ

Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.

Eu ce- cas, je marche devant, suivez-moi.

Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...

Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça dans l'anti- chambre, ça venait d'être dit dans le salon. Allons! voilà notre adresse, ajouta-t*U en lui remettant un papier assez malpropre; mus trois jours, c'est long, et en attendant on va se manger 1^ moelles.

Vous êtes donc bien pressés?

Oui, monsieur, oui« nous sommes pressés d'avoir, si c'est pos- sible, des nouvelles de notre pauvre mère.

Qui, votre mère?

Une fename célèbre, monsieur le Russe, M"* Mimi La Source, que vous avez vue danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre de Moscou, dans les temps, avant la guerre.

Oui, oui, certainement, je me souviens! J'^ai vécu à Moscou dans ce temps-là; mais je n'ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas qu'elle eût des enfans... Ce n'est pas que j'ai pu voir votre sœur.

Ce n'est pas que vous l'avez vue. D'ailleurs vous n'auriez peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune ! Mais notre mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l'avez bien revue à la Bérézinal Vous y étiez bien avec les cosaques qui mas- saciaient les pauvres traînards! Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en Russie; mais ma sceur y était, elle jure qu^elle vous y a vu.

Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais un détachement, et à présent je me souviens d'elle.

Et de notre mère? Voyons ! est-elle?

Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon ! Moi, je n'en sais rieiil

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22 REfUE DES DEUX MONDES.

Mortel répéta le gamin, dont les yeux enflammés se rempli- rent de larmes. C'est peut-être vous qui l'avez tuée !

Non, ce n'est pas moi, Je n'ai jamais frappé l'ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur?

Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma sœur se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des honmies sana honneur?

La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez! ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te don- ner de nouvelles de ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prison- niers. J'ai vu à la première ville nous nous sommes arrêtés après la Bérézina ta sœur blessée d'un coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recomman- dant à la propriétaire. J'ai même laissé quelque argent en partant le lendemain, afin que l'on prît soin d'elle. A-t-elIe encore besoin de quelque chose? J'ai déjà offert...

Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien accepter pour elle.

Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant la main à sa ceinture.

Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la convoitise, par le besoin peut-être; mais il fit un pas en arrière comme pour échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté bur- lesque : Non! pas de ça, Lisette! On ne veut rien des Russes!

Alors pourquoi ta sœur voulait-elle me voir? Espère-t-elle que je pourrai l'aider à retrouver sa mère? Cela me paraît bien im- possible!

On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière? Moi, je ne peux pas vous dire au juste c'était et comment ça s'est passé; mais Francia vous expliquerait...

Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu'elle attende à dimanche et j'irai chez vous. Es-tu content?

Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille, ça ne se peut guère!

Pourquoi?

A cause de parce que! Il vaut mieux qu'elle vienne ici.

Ici, c'est complètement impossible.

Ah ! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse...

Tais-toi, maraud!

Bah ! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans l'antichambre, que la bourgeoise en tient!...

Hors d'ici, faquin I dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs français du siècle dernier comment un homme du monde parle à la canaille; mais il ajouta, dans des formes plos à son usage : va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.

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PRANGIA, 2S

Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en tirant la langae comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis, sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin, il grimpa au treillage avec l'agilité d'un singe, enjamba le mur, fit un pied de nez très accentué au prince russe, et disparut sans se demander s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par escalade.

Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il eût été de son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atroce- ment un homme du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. 11 se demanda même un instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer du coupable ; mais, outre que le dé- linquant avait de l'avance sur le cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il s'arrêta sous un gros tilleul un banc l'invitait à la rêverie.

Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et, son esprit faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l'événement. C'était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812, Pla^tow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir dé- livré Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions besoin de repos; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J'avais trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers. J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars I Elle était dans une espèce de kibitka pêle- mêle avec des mourans et des ballots. Je dis à Mozdar de la tirer de là, et de la mettre dans l'espèce de taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me disant : « Elle est morte. » Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je }ui parlai français; elle me crut Français, et me demanda sa mère. Je m'en souviens bien ; mais je n'eus pas le loisir de l'in- terroger. J'avais des ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui mon- trant le grabat j'avais dormi : Mets-la mourir tranquillementy et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour écrire trois mots à ma mère : une occasion se présentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regar- dai. Je rencontrai ses grands yeux noirs attachés sur moi, telle- ment fixes, tellement creusés, que leur éclat vitreux me parut être

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BETDE DES ItBOX MONDES.

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celui de ia mort. J'allai à elle, je mis ma main sur son front; il était réchauffé et humide. Tu n'es donc pas morte? lui dis*je : allons! tâche de guérir, et je lui rais entre les dents une croûte de pain qui était restée sur la table. Elle me sourit faiblement, et dév(H*a le pain qu'elle roulait avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'ayait pas la jEorce d'y porter les mains. De quelle pitié je fus saisi I Je courus chercher d'autres vivres en disant à la femme de la maison : « Ayez soin de cette petite. Voilà de Fargeât; sauvez-la. » Alors l'enfant fit wfï grand effort. Comme je sortais, elle tira ses bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant : a Ma mère! »

Quelle mère? la trouver? Puisqu'elle n'était pas là, c'est qu'elle était morte. Je ne pus que haussa les épaules avec chagrin. La trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je partis. Et à présent... peut-on espér» de la retrouver, cette mère? Ce n'était pas du tout une célébrité, comme ses enfans se le persuadent; elle était de ces pauvres artistes ambulans que Napo- léon trouva dans Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l'incendie pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et qui le suivirent malgré lui avec toute cette popu- lation de traînards qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être pas rentré cinq cents en France. Enfin je ver- rai l'enfant, elle m'intéresse de plus en plus. Elle est bien jolie à présent! Plus jolie que la marquise? Non, c'est autre chose. Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu'il avait laissé la marquise en tôte-à-tète avec son oncle. Arri- vez donc, mon cousin, s'écria-t-elle en le voyant revenir. Venez me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoi.» Il est d'une galanterie vraiment pressante. Ahl les Russes! Je ne savais pas, moi, qu'il fallait en avoir peur.

Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot, porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu que cette ironie était partagée. Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous mourez d'en- vie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire des jeunes gens de plaire à première vue, n'eussent-ils ni esprit, ni mé- rite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure compagnie que la mienne.

Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'à sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause...

Auprès de la belle hôtesse? Tu ta plaideras bien tout seul!

Non 1 auprès de noire père.

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FAANCIA. 26

* Le père a bien le temps de s'occuper de toi ! Il est en train de faire un roi de France I Fais-toi oublier, c'est le mieux ! Tu es biea ici, restes-y longtemps.

Hourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine , avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du mattre par conséquent, à moins que la mar- quise...; mais cela n'était point à supposer» et Mourzakine était d^à assez épris d'elle pour ne pas s'arrêter volontiers à une pareille byîpothèse.

Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché de sa mésaven- ture, de consommer l'œuvre de séduction déjà entamée, d'être pres- sant, irrésistible; mais ce n'est pas une petite affaHe que le mécon- tentement d'un oncle i*usse placé près de l'oreille du tsarl C'est toute une carrière brisée, c'est une destinée toute pâle, toute noire peut-être, car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine, l'exil, et pourquoi pas la Sibérie? Les prétextes sont faciles à faire naltre«

La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si somlwe par momens, qu'elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas de- viner si juste, elle lui demanda s'il l'avait quittée pendant un grand quart d'heure pour s'occuper de la grisette. Quelle grisette?

Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire demander, c'était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.

D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'était pas fâchée de tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il n'eut pas le mauvais goût de sa secrète intention ; mais il crut pouvoir louvoyer adroitement.

Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je com- mençais à être jaloux; mais je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui vous sont personnels.

Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil monumeni? Vouv qui donc me prenez-vous, mon cousin? Avez- vous si mauvaise opi- nion des Françaises...

Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes, mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous vou- lez, parce qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu'elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de

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26 BEYUE DES DEUX HONDES.

Thiëvre désire la restauration des Bourbons par raison de senti- ment...

Mais oui, d'abord.

Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages à faire va- loir...

Nous sommes assez riches pour être désintéressés.

D'accord 1 Pourtant, si vous étiez desservis auprès d'eux...

Notre position serait très fausse, car on ne sait ce qui peut ar- river. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands sacrifices. Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des Bourbons?

Le tsar peiit tout, répondit Mourzakine d'un air profond.

Et votre oncle peut tout sur le tsar?

Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec un mystérieux sourire qui effraya ta marquise.

Vous croyez donc, dit-elle après un moment d'hésitation, que j'ai eu tort de railler sa galanterie tout à l'heure?

Devant moi, oui, grand tortl

Cela pourra vous nuire vraiment?

Oh! cela, peu importe I mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été l'idole des femmes dans son temps; il était beau, et il les aimait passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé. Un instant, il a pu croire...

Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amère leçon?

C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à vous le dire; mais c'est aussi par amitié, par dévoûment, et par suite de la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par l'âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu'il y ait en Russie, pays rien ne s'oublie 1 Prenez garde, ma belle, ma séduisante cousine I II y a des griffes acérées sous les pattes de velours.

Ahl mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous m'effrayez 1 Je ne sais pourtant pas quel mal il peut me faire!...

Voulez-vous que je vous le dise ?

Oui, oui, dites; il faut que je le sache.

Vous ne vous fâcherez pas?

Non.

Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui deman- dera ce qu'il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh ! je l'en- tends d'ici 1 il lui dira : « J'ai vu mon neveu logé chez une fenmie

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FRÂNCIA. 27

d'une beauté incomparable. Il en est fort épris. Bien, tant mieux pour lui ! dira le père, qui est encore jeune, et qui aime les femmes avec candeur. Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle : Eh bienl ton neveu est-il heureux? Probablement, répondra le comte. Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thiëvre dans quelque salon de l'hôtel Talleyrand. Il lui dira : a Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses arrêts... n

Assez ! dit la marquise en se levant avec dépit; mon mari sera noté comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas rester une heure de plus chez moi, mon cousin!

Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourza- kine, la marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe, mais il ne se démonta pas pour si peu. Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sûre que j'emporterai votre image dans mon cœur au fond des mines de la Sibérie.

Que parlez- vous de Sibérie? Pourquoi?

Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes pas moins l

Ah çà! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays! Res- tez, restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au do- mestique appelé par la sonnette, emportez ces fleurs qui m'incom- modent.

Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta : Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec lui, je le déteste!

Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune séduc- tion ne peut émouvoir ou compromettre. Les hommes conune lui n'en veulent pas à la vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persua- dez-lui qu'il n'a pas de rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.

Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée de la platitude de ces nuances de caractère qu'elle ne saisissait pas.

Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta : Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je dirai tout sim- plement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni l'autre... Pardon! il faut que j'aille m' habiller un peu, c'est l'heure je re- çois.

Et elle sortît sans attendre de réponse. Je 1'^ blessée, se dit Hourzakine. Elle croit que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enÎEant parce qu'elle est une enfant elle-

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28 REVUE DES BEUX MONDES.

même. U faudra qu'eUe m'aioie assez pour m'aider de boBue grâce à tromper hkui oncles

Uue demi-heure plus tard, le salon de M""^ de Tbiëvre était rem- pli de moDde. Le grand événement de Feutrée des étrangers à Paria avait suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en condliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de Tavenii*, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit de propagande royaliste* M"""^ de Thiëvre, dont on savait le mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en avaient pas besoin, elles étaient .toutes converties; d'autres n'y comprenaient goutte, et flairaient d'où viendrait le vent. M"*' de Thièvre, avec un a4)lomb remarquable, leur dit qu*on aurait bientôt une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur le costume. Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit une jeune femme.

Non, ma chère, répondit une dame âgée. Le roi n'est pas re- marié; mais il y a Madame y sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et qui remplacera vos nudités par un costume décent.

Ah I mon Dieu ! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être habillées comme elle?

•^ Âh çàl dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous avez chez vous im Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?

Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit M"* de Thièvre; il ne vaut pas la peine d'être montré.

Vous hébergez un cosaque? dît une petite baronne encore très provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la chandelle?

Fi ! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé; ce sont les jacobins qui font courir ces bruits-là I Les ofiiciers de cosaques sont des hommes très bien nés et très bien élevés. Celui qui loge ici est un prince, à ce que j'ai ouï dire.

Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la mar- quise. En ce moment, je ne sais il est.

Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui accompagnait sa grand'mère dans ses visites ; je viens de le voir traverser le jardin!

M** de Thièvre nous le cache, c'est bien sûr! s'écrièrent les jeunes curieuses.

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FRAN€Ià. 29

Le fait est que la marquise avait depuis quelques instans, pour son beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans lui ofifrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d'avoir Tair de s'en soucier médiocrement; vengeance de femme.

11 eut un succès d'enthousiasme ; vieilles et jeunes, avec ce sans- façon de curiosité qui est dans nos mœurs, et que les bienséances ne savent pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il fallait voir de près, lui faisant mille questions déli- cates ou niaises, selon la portée d'esprit de chacune, et s' excusant sur l'émotion politique de l'indiscrétion de leurs avances. Les der- nières impressions de l'empire avaient préparé à voir dans un co- saque une sorte de monstre croquemitaine. L'exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.

Hourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les scènes ingénues qm l'avaient frappé dans d'autres milieux et d'au- tres pays, 11 eut le succès modeste ; mais son regard pénétrant et enflammé fit plus d'une victime, et, quand les visites s'écoulèrent à regret, il avait reçu tant d'invitations qu'il fut forcé de demander le secours de la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses conquêtes.

M"* de TMèvre lui vanta l'esprit et la bonne grâce de ses nom- breuses rivales avec un désintéressement qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et dès lors une seule conquête, celle de la^mai*quise,;lui parut désirable.

EUe devait sortir le soir après le diner; elle alla s*habiller de nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la ceinture, récla- mer le bras de son mari, exprimant à son hôte l'ironique regret de le laisser seul. M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller s'oc- cuper des affaires publiques. Mourzakine resta au' salon, et, après avoir feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s'endormit pro- fondément sur le sofa.

George Sano.

(La deuxième partie au prochain n*.)

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LA SUISSE

PENDANT LA GUERRE

ise^ on le sait, n'est pas restée inactive depuis la déclara- lerre. Deux puissans voisins se heurtaient à ses frontières, ent à chaque instant les franchir; elle était forcée par ses omme par ses engagemens de rester neutre, et à cet effet er pour prévenir ou repousser au besoin toute invasion, lart, elle tenait à montrer que sa neutralité n'était pas de nce, et que, si elle était exemptée des maux de la guerre, à cœur de les réparer ou au moins de les adoucir. On ne issez ce qu'elle a fait pour nos blessés, nos malades, nos ns ruinées, pour les milliers d'êtres qu'elle a tirés du feu )Ourg. Enfin nos derniers désastres jetèrent dans ses bras rançais exténués par toutes les souffrances, et qu'elle nous vivans et sains après deux mois de large hospitalité. Ce Bs services qu'on n'oublie pas, et qui doivent nous inspi- is vive gratitude; mais le meilleur moyen de les recon- est de les recueillir et de les raconter sobrement, sans en laissant parler les faits consignés dans les documens rapportés par des témoins sûrs ou constatés par nos pro- :; c'est ce que nous allons tâcher de faire.

I. LA MBOTRALITi SCIS8I.

ne lettre curieuse, inédite, adressée avant la guerre (le 870), par M. le général Dufour, au maréchal Le Bœuflr listre. C'était à l'occasion d'un débat soulevé au corps par le chemin de fer projeté du Saint-Gothard,

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LA SUISSE PENDANT LA GUERRE. 31

« Monsieur le maréchal, j'ai vu avec peine qu'à la tribune française on a mis en doute la possibilité pour la Suisse de faire respecter sa neu- tralité. L'orateur qui a émis ce doute ne connaît pas tout ce que nous avons fait depuis 1815 pour effacer la pénible impression qu'avaient produite en France les événemens de cette époque, et nous mettre à même de prendre, dans des cas pareils, une autre attitude. C'est ce qui m'engage à vous adresser ces quelques lignes.

a Nous avons maintenant une armée de plus de 100,000 hommes, bien oiiganiséeet appuyée d'une landwehr presque aussi nombreuse; notre artillerie est sur un très bon pied, et nos armes portatives sont du meil- leur modèle. Nous avons des camps de tactique, des écoles d'instruc- tion et de nombreuses réunions militaires. Et ce qui vaut mieux encore que tout cela, c'est Tesprit de nationalité qui anime tous les citoyens, la ferme résolution ils sont de défendre notre neutralité et notre indépendance, de quelque côté que vienne Forage qui pourrait nous menacer.

0 On a vu la réalité de ces dispositions du peuple suisse , lorsqu'en 1857 la Prusse nous a menacés d'une invasion au sujet du conflit neu- cbâtelois : la population tout entière s'est levée comme un seul homme, rélan était général , les femmes même y ont pris part. Les mesures les plus énergiques ont reçu leur exécution; une partie de l'armée a été immédiatement mise sur pied, le reste tenu de piquet : toutes les res- sources de la confédération ont été mises à la disposition du comman- dant en chef (c'était le général Dufour lui-môme). Celui-ci a fait mar- cher ses troupes à la frontière, a couvert de retranchemens les ponts de Mie et de Schaffhouse, préparé la destruction des autres, tout en en jetant de nouveaux pour ses propres communications. Les troupes se sont livrées avec ardeur à ces travaux malgré les rigueurs de la saison, et, si les événemens s'étaient aggravés, le général, sans la moindre hé- sitation, aurait appelé tous ses bataillons, et pas un homme, j'en suis sûr, n'aurait fait défaut.

a Et ce n'est pas la seule fois ni la première que la Suisse a mani- festé sa résolution de se faire respecter et d'interdire tout passage à une armée étrangère sur son territoire. Déjà en 1831, dans la prévision des événemens que pouvait amener la révolution qui venait de s'accomplir en France, elle avait ses états-majors sur pied; elle commença à for- tifier ses positions les plus importantes : Saint-Maurice, Luciensteig, Aarberg, etc., et prépara des mesures de destruction sur la route du Simplon, qui à cette époque donnait de justes sujets d'inquiétude.

« La Suisse n^a pas cessé depuis lors de faire de grandes dépenses pour compléter son matériel de guerre, perfectionner l'armement des troupes, munir les corps de tout ce qui leur serait nécessaire en cas de guerre, instruire, exercer, rendre aussi mobiles que possible toutes les divisions de l'armée.

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32 REVUE DES DEUX MONDES.

<( Il est donc raisonnable de croire que la Suisse est eo état de dé- fendre sa neutralité , et Ton peut être certain qu'elle en a la ferme in- tention. Depuis plus de cinquante années, tous ceux qui sont à la tête des affaires, dans les conseils, dans les camps, dans nos écoles mili- taires, dans nos Têtes nationales, partout, proclament hautement le prin-^ cipe d'une neutralité défendue au besoin par la population tout entière, et ils sont écoutés.

u Les choses étant telles, je garantis non-seulement la volonté, mais encore la possibilité pour la Suisse de défendre en toute circonstance et contre qui que ce soit cette neutralité, qui ne serait qu'un vain mot, si elle n'était assurée que par les traités (i). »

Au moment cette lettre fut écrite, il n'était pas encore ques- tion de guerre; une vingtsdne de jours après, toute la Suisse était debout, prête à donner raison à son vieux général. Dès le 16 juillet, le conseil fédéral demandait aux chambres toutes les forces et les ressources, l'armée et l'argent de la nation. Le message de ce con- seil disait en substance : Des troupes considérables sont déjà sur pied, et, bien que la fabrication des fusils à répétition ne soit pas avancée, notre infanterie possède une arme qui vaut les meilleures. 11 faut nommer un général, M. Dufour, en 1787, ayant mérité par de longs et glorieux services de prendre ses quartiers d'hiver. De graves questions sont pendantes, entre autres la neutralité d'une partie de la Savoie, et le droit que nous confèrent les traités d'oc- cuper militairement ce pays. La Suisse, malgré la faiblesse numé- rique de ses milices, peut attendre l'avenir avec confiance, car le sentiment « de ne porter atteinte aux droits de personne, et de se borner à défendre la patrie, lui donnera la force d'empêcher qu'un ennemi ne viole son territoire, ou de faire payer cher cet acte d'a- gression. »

Ce message eut un plein succès ; le conseil fédéral obtint sur-le- champ de l'unanimité des députés les pouvoirs militaires et le cré- dit illimité qu'il demandait. Il était temps : le même jour (16 juil- let) arriva la notification de M. de Gramont annonçant que la guerre était moralement déclarée. Aussitôt un arrêté du conseil fédéral signifia que « les troupes régulières, ainsi que les volon- taires des états belligérans qui tenteraient de pénétrer sur le terri- toire de la confédération, ou de le traverser en corps ou isolément, seraient au besoin repoussés par la force. » Défense d'exporter des armes ou du matériel de guerre, défense même d'en rassembler trop

(1) Le général ajoutait en post-acriptam, à propas du chemin de fer du SaiDt<<>0- tbard : « Ce ne aermit paa la création d*ane voie forrée au travers de nos Alpes qui pourrait paralyser notre résistance, au contraire; il ne serait pas difficUe de prouver qu^une telle communication intérieure et centrale serait, comme toute bonne route, plus favorable à la défense qd*à Tattaque. »

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LA SUISSE PENDANT LA GUERRE. 33

près des frontières; tout était prévu, môme les désertions, même, hélas! les retraites en Suisse : des ordres furent donnés du premier jour pour rinternement des réfugiés. Une notification du 18 juillet, adressée aux puissances, affirma le droit de la confédération d'oc- cuper militairement la Savoie du nord. Enfin, le 20 juillet, une proclamation du conseil fédéral disait au peuple suisse : « La paix qui régnait en Europe parait tout à coup devoir être profondé- ment ébranlée par des événemens imprévus. L'intention du gouver- nement d'Espagne d'appeler au trône de ce pays le prince L.éopold de Hohenzollem-Sigmaringen a provoqué des complications qui, pa* raft-il, ne peuvent être résolues que par une guerre entre la France et l'Allemagne... L'attitude que la confédération doit prendre dans ces graves circonstances lui est clairement indiquée par son histoire et par sa politique traditionnelle. Elle a le sentiment que son salut dépend du soin qu'elle prendra de sa tenir en dehors des conflits entre les puissances étrangères, mais de repousser énergiquement toute atteinte portée à ses droits et toute violation de son terri- toire... Le peuple suisse sera de nouveau appelé à faire de grands sacrifices; mais la voix des autorités du pays a trouvé constamment un écho sympathique et enthousiaste quand il s'est agi de protéger la patrie et de transmettre intact aux générations futures Thoaneur de la nation suisse. » Ce ne sont point des paroles vaines; ce pays neutre devait en efiet s'imposer de lourdes charges à cause d'une guerre il n'avait rien à gagner, il avait tout à craindre, quel que fût le vainqueur. Il fallait donc un vigoureux appel pour arracher à leurs affaires, à leurs plaisirs, plus de 37,000 hommes, presque tous artisans, laboureurs ou bourgeois, qui avaient besoin de leur temps pour vivre, pacifiques citoyens, soldats quelquefois un peu malgré eux. Tous cependant répondirent au premier appel. De son côté, le conseil fédéral n'avait pas perdu de temps, ni même attendu la déclaration de guerre pour inviter les cantons à com- pléter leurs cadres et à tenir leurs chevaux en disponibilité. Ces ordres à peine expédiés, le télégraphe mit sur pied l'élite de cinq divisions de l'armée envoyées sur-le-champ aux frontières du nord et du nord-ouest. Ce mouvement fut vivement exécuté; dans la nuit du 16 juillet, les troupes d'Argovie étaient déjà aux portes de Bâie. Trois jours après, 37,423 hommes étaient sous les armes avec 3,541 chevaux et 66 canons. L'assemblée fédérale conféra le titre de général en chef à un Argovien, M. Hans Herzog, officier très dis- tingué.

Quand elle vit d'un côté la France concentrer de grandes forces à Belfort, réquisitionner quantité de véhicules en Alsace, annoncer des camps à établir dans le voisinage de Bâle, et ordonner aux habitans

TOin xcni. 1871. 3

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ih RETUS DJBS DEDK MONDES*

de Saint- Louis de rentrer leurs blés, quand d'autre part elle vît rAlIemagne aatasser ses troupes dans le Palatinat et couper les ponts de Kehl, la Suisse put croire que la France attaquerait, et elle resserra les cantonnemens des troupes autour de Bâle, qui au- rait été» dans ce cas, le point menacé, iprès avoir inspecté tous les ponts du Rhin , elle élabora uiu projet d'instructions pour les dé- fendre ou les détruire au besoin. Elle étudia tous les passages de montagnes qui auraient pu être attaqués, et fit quelques préparatifs pour fortifier le Bruderbolz, près de BâJe. Mesures minutieuses, et qui devaient être inutiles, mais d'autant plus importantes à noter; ce n'est qu'en d^Eieurant l'œil au guet et l'arme au bras qu'on reste Ubre.

Tout fut étudié à la fois» les télégraphes, les chemins de fer; on apprit par exemple que les 2Â8 locomotives suisses pouvaient traîner 9il voitures de voyageurs contenant 41,000 places, et 1,769 wa- gons de marchandises suffisant pour le transport de 11,000 che- vaux, sans compter 1,926 voitures de tout genre. En même temps, les troupes étaient exercées, aguerries, elles faisaient bonne garde; mais cette première corvée dura peu. Hélas! le mal de l'un fait le bien de l'autre; nos désastres permirent aux soldats fédéraux de rentrer chez eux. Le bruit du cancm s'éloigna bientôt; l'épée qui menaçait la Suisse alla s'enfoncer dans le cœur de la France. Heu- reux miliciens du pays neutre 1 ils purent retourner dans leur fa- mille et à leur travail. On les licencia; mais, quoiqu'ils eussent fait leur devoir, on n'eut garde d'exalter leur mérite. Le général Her- zog censura bien des parties : rhabillement, T^quipement, l'in- struction, la discipline. H trouva la cavalerie pauvre, le code mili- taire défectueur, beaucoup de choses sur le papier qui n'existaient que là, beaucoup de soldats qui ne figuraient que sur les cadres, çà et des landwehrs <( dans un état peu rassurant, )> enfin u des milliers d'hommes incapables d'endurer les fatigues du service et encombrant les hôpitaux avant qu'un coup de fusil eût été tiré. » En revanche. M* Hans Herzog loua fort les corps d'élite, notam- ment les carabiniers, qui ajustaient leurs fusils Peabody avec le coup d'œil des antiques montagnards. Malgré les reproches de son dief, l'armée suisse avait fait bonne figure, et le conseil fédéral put 8'{q)plaudir de cette première campagne comme d'un succès re- connu. Les belligérans avaient admiré surtout la rapidité avec la- quelle ces milices étaient mobilisées. Ces mesures firent bon effet au dehors et au dedans; la Suisse neutre se sentit respectée, et se rassura. Elle n'était pourtant pas au bout de ses peines. La guerre devait encore se rapprocher d'elle et la forcer de rappeler ses jeunes hommes sous les drapeaux, de faire sentinelle sur ses montagnes

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par le plu$ Sipre des hiver3. Ce q' était pas tout, et sa neutralité lui imposait des devoirs plus difficiles, pUis délicats que les obliga- tions militaires : entre les puissans voisins qm s'étaient rués l'un sur Tai^tre, islle devait tenir la, balance é^sJe et rester la fidèle amie de tous les deux^

C'était une rude besogne. Chacun des deu:;^ ennemis se disait lésé par le bien qu'on faisait à l'autre, et s'en plaignait avec u^e certaine ^greur. J^es deux diplomaties multipliaient leurs* visites au palai3 fédéral, et chaque visite était une réclamation polie, faite avec un sourire mince» Puis la guerre s'exaspérait, dynastique d'abord, bientôt politique, nationale^ religieuse, une guerre de race, die sang. Or la confédération helvétique, pays mixte s'il en fut, par- lant les deux langues et professant les deux religions, devait être particulièrement agitée par ces tempêtes^ Un simple conflit entre deux souverains l'aurait médiocrement intéressée; mais lorsqu'on découvrit sous cette querelle d'Allemand des haines séculaires, des vengeances longuement préparées, des ambitions patiemment con- tenues, et qui éclataient tout à coup avec une insatiable férocité, quand on s'aperçut que c'étaient bien deux nations aux prises, deux milisaUons, deux providences, et que surtout on vit d'un côté la république, de l'autre le saint-empire romain, alors tous les ci- toyens des vingt-deux cantons prirent parti dans la lutte. Il y eut dans toutes les maisons des discussions violentes qui divisèrent ^souvent les familles : seulement les belligérans ne furent point sou- tenus par ceux qui semblaient devoir être leurs alliés naturels. Leç cantons allemands en général montrèrent plus de sympathie pour la France, tandis que le roi Guillaume était porté aux nues dans c^tains cwtons français* C'est qu'en un temps la politique est dévalue une question de philologie, les gros voisins sont toujours un peu suspects aux petits dont Us parlent la langue, et Bâle a peur de Berlin comme Genève a peur de Paris, Ces discussions agitèrent »aturdlement l^ journaux^ qui se firent français ou prussiens selon teur paroisse, et soulevèrent bien des récriminations contre eux et ixmtre leur pays parmi les comhatUms. Nos républicains s'éton-r oaieEt que la Suisse ne volât pas au secours de la France ; les Alle- jooiands ne comprenaient pas que leurs triomphes ne fissent aucun plaisir aux enfans de Guillaume T^IL La presse badoise fut particu^- Uèrement désagréable; il €st vrai que les Badois n'étaient pas plus aimés à Bâle qu'à Strasbourg et servaient trop souvent de plastron avx beaux esprits des frontières, bien qu'un jour, quand ce voisin^ 4ont on s'était lexagéré la bonlwmie, se trouva par aventure non plus du côté «qui recevait les coups, mais du côté qui les donnait, il Revint terrible. Dans ses journaux^ il demanda la Suisse, ou tout m moins SchaOhouae, m pour sa sécurité* » On le releva verte-

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36 REVUE DES DEUX MONDBS.

ment. Certains agens souillaient le feu; quelques personnes, dit un message du conseil fédéral, voulant compromettre la Suisse, « y travaillaient systématiquement, et cherchaient à surexciter l'o- pinion publique. » Il fallut des miracles de patience et de pru- dence pour déjouer ces provocations. Le conseil fédéral dut recom- mander aux journaux suisses « de ne pas afficher de partialité, de refuser les articles d'auteurs peu connus de la rédaction ou les ar- ticles irritans et les insinuations ayant un caractère génh-al. » Cette mesure souleva des bourrasques; la presse se dit opprimée, bâil- lonnée, et, dans une discussion des chambres, un député objecta non sans raison que les opinions individuelles des journalistes ne compromettaient eu rien la neutralité du pays. Il lui fut répondu qu'il ne s'agissait pas d'une injonction faite aux journaux, mais d'un simple conseil amical justifié par les circonstances. L'affaire n*eut pas de suites, et les esprits finirent par s'apaiser des deux côtés du Rhin.

Il y avait bien d'autres difficultés à surmonter. Comment em- pêcher par exemple l'achat ou la sortie des armes? L'Angleterre et les États-Unis ne croyaient pas, il est vrai, manquer à leurs devoirs de neutres en fournissant des engins de guerre aux belli- gérans ; mais la Suisse, étant plus faible, devait être plus scrupu- leuse, quoique son commerce et son industrie pussent en souffrir. Par malheur, la surveillance était difficile. Les marchands français usaient de mille stratagèmes pour déguiser leurs envois. D'autre part, les Allemands épiaient, furetaient, réclamaient; il fallut pour leur faire plaisir envoyer dans la Suisse occidentale un commissaire spécial chargé d'empêcher la contrebande de guerre. Les Badois dénoncèrent une livraison prochaine de 10,000 fusils; on les cher- cha partout, on ne les trouva point. Alors, pour ne pas faire de ja- loux, on se mit à chercher sans plus de succès s'il n'y aurait pas des fusils clandestinement expédiés dans le grand-duché de Bade. Outre les envois d'armes, il y avait les enrftièmens à prohiber. Il s'en fit quelques-uns dans les cantons de Genève et de Vaud dès le début de la guerre; il s'en serait fait après de plus importans sans l'énergique intervention du conseil fédéral. On parlait tout bas de Suisses pontificaux, soldats et officiers, qui avaient quitté Rome pour aller s'engager en France, on annonçait la formation sur territoire helvétique d'une légion hanovrienne, d'une légion garibaUlienne, d'un corps de francs-tireurs du Mont-Blanc; mais ces tentatives n'eurent aucun résultat, et le message du conseil fédéral a pu constater qu'il n'y eut jamais de grande guerre fussent engagés si peu de Suisses. Il était donc impossible de cen- surer sur ce point le petit pays neutre; on se rabattit alors sur le passage des Abaciens qui, après la prise de Strasbourg, quittèrent

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LA SUISSE PENDANT LA GUERRE. 37

leur pays et traversèrent la Suisse pour rentrer en France. « Pre- nez garde! insinuaient les journaux allemands : ces voyageurs com- promettent votre neutralité, menacent notre sécurité. Mais ce sont des malheureux qui n'ont plus rien à faire chez eux : les fa- briques sont fermées, leurs patrons les engagent à s'expatrier. Les paysans se sauvent, craignant d*étre employés aux travaux d'ap- proche devant Belfort. Si cette émigration vous effraie, établissez un cordon militaire; l'Alsace est à vous, empêchez les Alsaciens de sortir. Nullement, c'est vous qui devez les empêcher (^'entrer. S'ils passent chez vous, c'est pour aller reprendre du service en France. 11 existe à Bâle un bureau qui les reçoit, les défraie, les enrôle, les conduit à travers la Suisse, organise les convois. Ils passent par centaines : ils étaient l'autre jour six cents à Berne. Sup- primez le bureau, c'est votre devoir; arrêtez ce torrent d'hommes. Yous prohibez le passage du matériel de guerre, vous ne devez pas autoriser le passage du personnel. » La Suisse n'attendit pas que ces bonnes raisons lui fussent notifiées officiellement, et empêcha les Alsaciens de voyager chez elle en bande. Seulement, selon son habitude, elle tint la balance égale, et, comme une convention spé- ciale autorisait les troupes badoises à traverser par chemin de fer le canton de Schaffhouse, avec armes non chargées, sans munitions et la baïonnette au fourreau, la permission fut retirée.

l]ne autre difficulté fut la proclamation de la république en France. Que devait fake la Suisse? Elle n'hésita point, elle reconnut du premier jour le nouveau gouvernement. Elle exprima la pensée que l'amour de la liberté et des institutions politiques semblables con- tribueraient puissamment à resserrer les liens de sympathie qui unissent les deux nations. « Enfin, disaient les conseillers fédé- raux, nous avons manifesté Tardent désir de voir la nouvelle ré- publique , sœur de la nôtre, née au milieu de circonstances si dou- loureuses, réussir à donner à la France une paix honorable et assurer au pays pour longtemps les bienfaits de la liberté. » Un langage si franc devait déplaire aux esprits attardés et timorés, qui ne manquèrent pas de réclamer dans les journaux et à l'assemblée fédérale. Démarche hâtive et imprudente, s'écrient-ils sur tous les tons. Pourquoi ne pas attendre, comme ont fait les puissances, et ne pas consulter les chambres pour obéir à la loi? Le gouvernement (le la défense nationale, issu d'un coup d'état, n'a pas de chances de durée. Qu'importe notre sympathie pour la forme républicaine? Ijne politique de sympathie ne vaut rien. A quoi M. Dubs, prési- dent de la confédération, répondit à peu près en ces termes : « Sans doute le conseil fédéral n'a pas procédé aussi solennellement m aussi lentement que le font quelques états, témoin Appenzell, qui n'a pas encore reconnu le gouvernement de Louis-Philippe; mais il

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n''a fait que se conformer à ses adtécédetïs. Dès le 27 février ^ it avait tendu la main à la deuxième république française^ dès le 6 dé- cembre, il accepta le régime du 2 décembre, fié aussi d'un coup d'état. Il nous est donc permis de donner un témoignage de sym- pathie à la France. Sans doute la politique de sympathie a ses in- convénîens et ses dangers^ mais ôil n*a jamais rien fondé de durable avec une politique sans Coeur. »

Ainsi, tandis que d'ufie main le cofiseil fédéral tirait en avant le^ traînards, de l'autre il refoulait lès fougueux en arrière. Dès le 4 sejy- tembre, un manifeste de l'Association internationale des travailleurs était lancé de Neuchâtel aux socialistes de tous les pays. On devine le contenu de ce placard. « Prenons les armes pour la France répu- blicaine contre r Allemagne monarchique!... Versons notre sang pour la cause de l'ouvrier, de l'humanité tout entière... Vive la ré- publique universelle! » Une circulaire invita les cantons à saisir les imprimés de ce genre. Par bonheur, ces phrases n'eurent aucun succès même dans les ateliers; elles ne provoquèrent qu'une pro- testation des ouvriers de Neuchâtel. La Suisse ne fut donc pas for- cée de sévir contre les petits « partageux » pour échapper aux re- proches des grands; mais surgît une question elle eut besorfl de toute sa sagesse et de toute son équité pour ne pas commettre une mauvaise action : ce fut la question de la Savoie.

11 importe ici de préciser les faits. D'après les traités de 1815, certaines parties de la Savoie du nord devaient jouir d'une neutra-- lité semblable à celle de la confédération helvétique, et pouvaient être occupées militairement, en cas de guerre, par les troupes de Cette confédération. Après la campagne d'Italie, il fut stipulé, dans le traité de Turin du 24 mars 1860, que le roi de Sardaigne ne pou- vait <( transférer les parties neutralisées de la Savoie qu'aux condi- tions auxquelles îl les tenait lui-même, » et qu'il appartiendrait à l'empereur des Français de s'entendre à ce sujet avec la Suisse et les puissances signataires des traités. Or l'empereur des Français ne s'entendit à ce sujet avec personne. La Suisse eut beau réclamer, la question resta pendante jusqu'à la guerre de l'an dernier. Au début de cette guerre, le conseil fédéral crut devoir rappeler son droit d'occuper militairement la Savoie du nord. 11 déclarait qu'il ferait usage de ce droit, s*il le jugeait nécessaire, pour défendre la neutralité et Tintégrité du territoire helvétique. A cette notification (du 18 juillet 1870), le cabinet français fit la sourde oreille; il ré- pondit vaguement le 25 juillet qu'on ne s'était jamais bien accordé sur ce point, que ce n'était pas le moment d'entamer une discussion en règle, et qu'il lui suffisait de savoir qu'aucune mesure ne serait prise sans une entente préalable avec le gouvernement de l'em- pereur. Le conseil fédéral répliqua aussitôt par une note il dit

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LA SUISSE PENDANT LA GUEIRE. 3^

qu'il était prêt à s'entendre avec le gooyernement français sur le mode d'exécution , mais qu'il ne faisait pas dépendre de cet arran- gement Faifirmation ni l'exercice de son droit. Paris, alors fort oc- cupé, ne répondit point ; Berne put donc prendre ce silence pour un acquiescement, et regarder sa cause comme gagnée; mais après Sedan, tout étant remis en question, Fidée de l'occupation militaire fut reprise ou du moins lancée comme ballon d'essai; Ton croyait à la paix prochaine, et il fallait se bâter, si l'on voulait prendre date. La presse s'empara de la question, qu'elle débattit en termes très Tiis, sans agiter pourtant l'opinion publique. Les Suisses étaient tous ou presque tous contre l'occupation. Tel canton s'y opposa formel- lement, et par l'organe de son conseil d'état supplia le conseil fédé- ral de ne point ordonner un acte pareil, à la fois inutile et dange- reux : ce serait abuser des malheurs de la France. D'autres influences . agissaient en sens contraire sur le pouvoir fédéral. L'Italie n'eût pas été fâchée de voir ses propres frontières couvertes par la Suisse. La Prusse répétait à Berne : « Occupez, occupez, nous l'approu- YODs! n Cette puissance poussait même assez ouvertement à une occupation définitive, u On vous accuse, disait-on â un ministre prussien, de vouloir prendre Schaffhouse. Prendre Schaflhouse ! répondit le ministre avec un éclat de rire. Nous songions au con- traire à arrondir la Suisse avec le Chablais et le Faucigny. » Quel- que temps après, dans une cour étrangère, on dit brusquement à un cKplomate suisse : « Vous avez refusé la Savoie? Qui nous l'avait offerte? Faites l'ignorant 1 »

Ce n'étaient donc pas les encourageme«s qui manquaient au pou- voir fédéral, et nous ne parlons pas des suggestions privées qui lui venaient de partout, même de San-Francisco; nous taisons les noms des officieux plus ou moins* autorisés qui lui écrivaient : « Hâtez- vous, le temps presse, il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Demandez Thonon, Annecy I demandez Mulhouse! » On assure que la cour de Versailles pensa un moment à la cession de la Savoie à la confédération du nord pour faire pendant à la cession de la Vé- nétie à la France. L'Allemagne aurait dit alors à la Suisse, comme la France à l'Italie : Prenez! Enfin des ouvertures arrivèrent à Berne de la préfecture même de Chambéry. A la vérité, le préfet ne songeait point à offrir son département à la Suisse ; mais les Prussiens approchaient, ils étaient à Dijon, ils menaçaient Lyon et la vallée du Rhône. Dans ces circonstances, la question chan- geait de face; l'intervention des troupes suisses et l'occupation du Chablais et du Faucigny auraient couvert non plus Genève, mais la Savoie. Cette riche province eût été sauvée de Tinvasion. Aux yeux du préfet de Chainbéry, la Suisse était chargée de faire respecter la neutraUté et l'intégrité du territoire savoisien. Aussi

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AO REVUE DES DEUX MONDES.

demanda-t-il de son propre chef au pouvoir fédéral, le 22 octobre 1870, si c( la coofédération helvétique exigerait et au besoin ferait respecter par ses armes la neutralité stipulée par elle et pour elle. » Quelques jours après, le comité républicain de Bonneville (Haute- Savoie) députa deux de ses membres à Berne pour demander Toc- cupation de leur pays. La Suisse eût donc pu se dire appelée par le vœu des populations à franchir ses frontières du sud-ouest. Elle n*en resta pas moins chez elle, ne voulant pas même être soupçon- née d'exploiter nos désastres. Elle répondit à ceux qui l'appelaient qu'il y avait un gouvernement à Tours. Or ni ce gouvernement, ni celui de Paris, ne tenant à l'occupation, la question resta pendante. La Suisse aurait eu grand intérêt cependant à la résoudre, non qu'elle songeât aucunement à reculer ses frontiëi'es; jamais cette idée n'entra dans les plans du pouvoir fédéral. Dans l'opinion net- tement formulée de cette autorité, l'annexion de la Savoie du nord serait fâcheuse, et l'occupation de ce pays serait le pire moyen d'y arriver. C'était donc sans la moindre idée d'annexion que l'occupa- tion militaire était débattue à Berne; la Suisse eût pu l'effectuer dans un intérêt européen, pour protéger la neutralité d*un pays qui, d'après les traités, faisait partie de la neutralité helvétique, ou encore dans un intérêt national, pour prendre possession d'un droit qu'elle aurait peut-être à revendiquer plus tard, ou enfln dans un intérêt purement humain, pour sauver la Savoie d'une invasion. C'était le but à atteindre, bien plutôt qu'un accroissement de territoire qui aurait renforcé sans profit la minorité française et la minorité catholique de la population. Le pouvoir fédéral renonça donc à cette idée, craignant de révolter la Suisse et d'aflliger la France par une mesure qui, mal comprise, était appelée déjà « le coup de pied de l'âne. » C'est ainsi que la petite république resta neutre : noblement neutre, sans courber le front devant les vain- queurs, et sans vouloir user même de son droit pour ne pas frois- ser les vaincus.

IL LA CHARITÉ SCISftI.

Cependant notre voisin des Alpes ne devait pas se contenter du simple rôle de spectateur. S'il n'avait eu d'autre souci que de se tenir bien prudemment à l'écart, sans offenser personne, et de dé- fendre sa maison, peut-être eût-on bien fait de l'appeler égoïste; mais il fut dans cette guerre le plus actif, le plus dévoué des états neutres; il intervint du premier jour et jusqu'à la fin dans l'intérêt de l'humanité. Il s'imposa d'abord pour mission de faire respecter la convention de Genève. Nous n'avons plus à faire l'histoire d'une convention qui sera l'honneur de ce siècle; un autre l'a faite ici

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LA SUISSE PENDANT LA GUERRE. Al

avec autorité, et je ne puis qu y renvoyer le lecteur (1). Le co- mité international, siégeant à Genève sous la présidence de M. G. Moynier, eut l'heureuse idée de fonder une agence à Bâie, un bu- reau de correspondance et de renseignemens qui devait pendant la guerre faciliter de toute façon réchange des communications entre les comités et la transmission des secours. Cette agence se chargeait de faire parvenir aux blessés des deux camps les offrandes des neutres. Au 31 décembre, elle avait reçu près de 350,000 francs et expédié plus de 5,000 colis qui étaient non-seulement des bal- lots de linge et de charpie, mais des malles de vétemens chauds, des caisses de comestibles, des fûts de vin. Ces envois furent trans- portés gratuitement jusqu'au 15 novembre par les chemins de fer suisses, tandis que la franchise de port était accordée au comité de Genève pour les 200 ou 3Ô0 lettres qui passaient chaque jour par ses mains. Les camionneurs, même les « cormorans » (porte- faix), offraient pour rien ou presque rien à prix réduits leurs ser- vices à u la croix rouge. » Les officieux accouraient en foule, deman- dant à partir pour les champs de bataille, pour les ambulances, avec le brassard des infirmiers; les comités étaient forcés de répri- mer ces excès de zèle. Ah I sans doute il y eut parmi les volontaires abrités sous la croix rouge beaucoup d'oisifs et de curieux, même des poltrons, des aventuriers qui ne firent que du bruit et du mal ; mais il ne faut pas oublier les efforts courageux et dévoués, les ser- vices rendus, ni ce cri du maréchal Mac-Mahon quand il reçut à Cbâlons la première ambulance des comités de secours : C'est la Providence qui vous envoie!

L'agence de Bâle ne se contenta point de transmettre des secours; elle s'occupa directement des blessés. Dès le mois d'octobre, elle fit des démarches auprès des Prussiens pour obtenir que 300 bles- sés français, qui après guérison allaient être internés au-delà du Rhin, fussent renvoyés chez eux en vertu de la convention de Ge- nève. Les Prussiens consenthrent, et à dater du 20 octobre ces in- valides, suivis de beaucoup d'autres, arrivèrent à Bâle par petits détachemens. L'agence les accueillait, retenait les plus souffrans dans un hôpital 100 lits avaient été di^osés pour eux, et, tou- jours à ses frais, renvoyait les autres en France. Au 31 décem- bre, 1,553 Français étaient ainsi rentrés dans leur pays. Nous les avons vus passer dans plusieurs cantons véritablement ils étaient reçus comme des triomphateurs. Ils arrivaient déjà pourvus de vi- vres et de vétemens par les Bàlois, qui ont toujours la main pleine et ouverte; ils étaient attendus à la gare par le comité de secours, le directeur et quelques infirmiers de l'hôpital : ces derniers consa-

(i) Voyex, dans la Bêvue da i*' novembre 1870, le Service de santé des armées avant €t Pendant le siège de Paris, par M. Augastin Cochin.

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A2 REYUE DE9 DECX MOFTDES.

craient leur jour de sortie à œtte œuvre de dévoûment. De la gare, nos voyageurs étaient conduits à la caserne dans des omnibus qui ne coûtaient rien à personne; trois grandes salles bien chauffées et 55 lits leur étaient offerts par le conseil d'état. S'ils avaient besoin de pansemens, le personnel de l'hôpital était à leurs ordres; une ambulance avait môme été créée pour eux par une femme de cœur qui n'a pas voulu laisser publier son nom. Les auberges, les pre- mières de la ville, invitaient ces hôtes si bienvenus à de somp- tueux repas, quelques-unes leur avaient même préparé des cham-. bres. Dans la rue, ils étaient littéralement assaillis par la population, traînés de force à la brasserie, au restaurant, même à la table de famille. Que de choses n'aurions-nous pas à dire encore! mais il n'est pas temps d'admirer ces fêtes de l'hospitalité; nous les dé- crirons en racontant l'entrée de l'armée de l'est.

Cependant le comité de secours ne s'occupait pas seulement des nôtres, il songeait aussi aux blessés allemands. 11 préparait des asiles de convalescens à Montreux , sur les bords du lac de Ge- nève, et même en Italie, à Palanza, sur les bords du Lac-Majeur. Il cherchait à adoucir le sort des invalides interaés en Allemagne et souvent exposés à de cruelles privations, malgré la compassion des vainqueurs. On le chargeait même de rappeler les belligérans au respect de la convention. N'ayant aucune autorité officielle, il ne pouvait que transmettre les réclamations au conseil fédéral, qui intervenait lui-même comme avocat, non comme atbitre, et qui, à Tours comme à Versailles, obtint de loin en loin quelques faveurs. Telle fut l'action de la croix rouge. Nous ne disons rien des ambulances, des médecins et des infirmiers expédiés dans les deux armées, des secours de toute sorte envoyés de toutes les mai- sons suisses dans les deux camps; c'est uniquement l'œuvre des comités de secours que nous relevons. Outre ceux de la croix rouge, siégeant à Genève et à Bâle, il y eut encore celui de la croix verte, qui s'occupait spécialement des prisonniers, et qui, dirigé par un Bâlois, le docteur Christ Socin, eut sur les bras une lourde tâche. Il y eut encore de nombreux comités de femmes pour les malades et les blessés, pour les victimes de la guerre, pour les po- pulations ruinées, pour les réfugiés de Strasbourg. Comités fran- çais (1), allemands, suisses, internationaux, distribuent leurs dons

(I) n importe de constater que dans toutes les Tilles suisses les colonies françaises firent leur devoir : il y eut à Genève des loteries, à Lausanne des conférences, à Fri- bourg des concerts , qui rapportèrent beaucoup d^argent ; un comité fhinçais à Neu- cbàtel distribua 8,000 francs en qainie Jonrs. Nos peintres établis en Suisse n*oat travaillé pendant la guerre que pour ceux qui se battaient. Nos jeunes gens qui ét^ dient la théologie à Genèye, et qui sont exemptés du service militaire, n*ont pas voulu profiter de Texemption. ns ont fondé une ambalance, et sont partis pour la guerre; il leur fallait un fourgon, des chevaux et 20,000 francs, ils les ont trouvés.

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LA. 8fJld9£ P£llft&Nir U €^0EtR£. M

aux vaincus, aux rainqueurs, à ums les mallienireux, quel que fût leur uftîforme, et ceci dans le» itogt-deux cantons, dont le moindre hameau donnait le peu qu'il avait. C'était chaque jour, en faveur de ces infortunés, un concert, une œnférence, une quête, une vente publique; une de ces ventes rapporta en deux jours plus de 70,000 fr. Quel trait choisir dans cet imrmense' élan dîe charité? quelle ville distinguer sans faire injure à toutes les autres? Dans l'impossibilité nous sommes de tout dire, de tout indiquer môme, insistons seulement sur deut points, Paris et Strasbourg.

A Paris, tes Badois et les Bavarois s'étaient mis sous la protec- Hoii du ministre suisse, M. Kern, qui obtint d'abord pour eux cprel- qnes tenrpéramensj mais près de 7,000 Bai^rois et Badois, quand la trop juste cwintc des espions et la violence déployée contre nos nationaux au-delà du Rhin firent décider l'expulsion des Allemands en masse, durent partir presque tous sans ressources r 5,600 d'entre eux, étant assistés et défrayés, coûtèrent d'abord une centaine de mille francs à la légation, puis plus de 126,000 francs à la confé- dération, qui n^a jamais été riche. Bien des Suisses de Paris, sus- pects à cause de leur langue, quittèrent aussi la France. Ceux qui purent rester firent leur devoir : on en vit aux remparts^ car il leur fat permis de s'enrôler dans la garde nationale ; on en vit aux pompes, aux ambulances, partout il y avait besoin de secours. Avant l'investissement, le conseil fédéral avait laissé à M. Kern pleine liberté d'aller à Tours ou de rester à Paris. 11 répondît : « Je reste, et je partagerai jusqu'à la fin le sort de la colonie suisse. » Pendant le siège , il devînt en plus d'une occasion le chef officieux du corps diplomatique, et fut chargé par ses collègues de plaider à Versailles la cause de l'humanité. Il le fit avec plus d'insistance que de succès, et ne put pas même obtenir la sortie des étrangers de la capitale bombardée. C'est en vain qu'écrivant à M. de Bismarck Ïl parlait des femmes, des enfans, des vieillards, des neutres, frappés tout à coup par des obus <c sans dénonciation préalable » dans rîntérîeur de Paris, c'est en vain qu'au nom des principes et des usages reconnue du droit des gens, il réclamait des mesures a pour permettre aux étrangers de se mettre à Tabri, eux et leurs biens, » il lui fut répondu « qu'on ne pouvait se persuader que la réclamation fût fondée sur le droit international, que l'invitation de quitter Paris n'avait pas manqué aux neutres, qu'aucune loi ne for- çait d'avertir les assiégés d'un bombardement, que Vattel autori- 9cdt la destraction d'une tille, si grande qu'elle fût, par les bombes et les boulets rouges, qu'il n'y avait enfin qu'un moyen de sauver les femmes, les enfans, les vieillards et les neutres : c*était la reddi- tion de Paris (1). »

(1) Dépêche de M. de Bismarck à M. Kern du 17 janvier 1871.

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àh REVUE DES DEUX MONDES.

M. Kern répliqua le 23 janvier pour rétablir les faits, et affirmer de nouveau, sans contester Topinion de Vattel, que « le bombar- dement d'une ville fortifiée doit être précédé d'une dénonciation; » mais il ne put triompher contre la raison du plus fort. La géné- reuse conduite de M. Kern n'en eut pas moins sa récompense : dans une assemblée des Suisses de Paris, réunie le 15 février, il reçut un hommage public et inattendu. M. A. Chenevière, qui arrivait de Berne, chargé d'une mission du conseil fédéral, lui dit avec une émotion vraie : u Oui, cher et digne minisire, nous ne vous offrons ici ni insigne de grade, ni brevet de décoration ou de pension ; mais ce que nous vous apportons est pour un cœur répu- blicain mille fois plus précieux que tous les joyaux du monde, car, en vertu des pouvoirs que nous avons reçus, au nom du conseil fé- déral, des autorités de la Suisse, de la nation tout entière, nous ve- nons vous déclarer que vous avez bien mérité de la patrie. » Ces paroles furent saluées par une longue et unanime acclamation.

Si la Suisse échoua tristement à Versailles devant l'autorité de Vattel, elle réussit en revanche à Strasbourg, la sécurité des assiégeans exigeait moins de prudence. C'est Bâle qui eut l'idée de porter secours aux Alsaciens, unis aux Suisses par une amitié sécu- laire, de vieux souvenirs (1), des vertus communes, des rapports de culture et de religion* Un comité se forma en faveur des assiégés, et obtint l'appui du conseil fédéral. 11 fut décidé qu'on enverrait à Strasbourg une députation « pour concerter avec les commandans de la place et de l'armée assiégeante des mesures propres à faciliter à la population l'accès de la Suisse. » Les députés devaient donc avant tout obtenir la sortie des habitans inutiles et inoffensifs; ces habitans recevraient des secours de la caisse fédérale, seraient amenés gratuitement, défrayés de toute manière, leurs effets ne paieraient aucun droit d'entrée. Tout cela fut stipulé dans un arrêté officiel communiqué à Carlsruhe, à Berlin et à Paris. Les députés désignés furent M. Bischoff de Bâle, le promoteur de cette géné- reuse idée, le docteur Ramer de Zurich, et le colonel de Bûren de Berne. Ce dernier a raconté son expédition dans un intéressant rap- port dont nous donnons une traduction libre, ou plutôt une réduc- tion fidèle.

« La délégation partit pour Strasbourg. Comment serait-elle reçue? Aurait-elle accès dans la ville? Quels services lui permettrait-on de

(1) H existe, il existait da moins dans la bibliothèque brAlée par les Prussiens, un singalier monument de Tancienne amiUé qui unissait la Tille libre du Rhin aox cantons suisses; c'était la fameuse marmite pesant 140 libres dans laquelle les Zuri- chois se rendant aux Jeux de Tarquebuse, en 1576, apportèrent leur soupe a Strasbourg: les voyageuri vinrent d'un si bon pas qu'à leur arrivée la bouillie de mil (ffirsedrvy) était encore toute chaude.

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LA SUISSE PENDANT LA GUERRE. £5

rendre! Ces questions nous troublaient; mais il n'y avait pas de temps à perdre. Pour arriver devant la forteresse, il fallut quitter le chemin de fer badois à Din^lingeo, une voiture attendait la députation (9 sep- tembre) avec deux ordonnances à cheval, qui devaient lui servir d'es- corte. Elle passa le Rhin sur le pont volant entre Ichenheim et Plotzheim, et entra bientôt dans Tarmée assiégeante. On voyait déjà la flèche de la cathédrale; on entendait le bruit du canon. 11 pleuvait, et il y avait de l'orage dans l'air. Vers le soir seulement, on arriva au quartier-général de la division badoise, à Oberschoeffelsheim. Sur la recommandation du commandant, et grâce au bon vouloir du maire, nous pûmes trouver, non sans peine, avec de l'argent et de bonne&paroles, une petite place chez un Israélite, habitant l'endroit. Plus tard, nous fûmes reçus chez un notaire, qui hébergeait déjà un général ; il n'avait pas de lit à nous offrir; mais nous avions apporté nos couvertures. L'endroit fut aussitôt désigné comme le quartier-général des commissaires internationaux. Le lendemain, 10 septembre, nous étions reçus à Mundelsheim par le gé- néral de Werder. »

Cet officier, un petit homme brusque, brutal môme, et qui avait eu le triste courage de résister aux sollicitations du digne et mal- heureux évoque de Strasbourg, finit par s'amadouer avec nos Suisses, et, après leur avoir opposé toute sorte de bonnes raisons militsdres, leur dit : « Faites ce que vous pourrez. » Sur quoi, il les renyoya à son chef d'état-major, le lieutenant-colonel Les- sinzky, homme de bon cœur et de bonne grâce. Le grand-duc de Bade fut aussi fort affable avec les délégués; mais ce n'était pas tout, il s'agissait d'entrer dans la place, et un parlementaire était allé demander l'autorisation du général Uhrich. Que répondrait ce terrible homme? Dans le camp allemand, on le représentait comme un farouche grognard incapable d'un mouvement de pitié. Le par- lementaire revint; voici la réponse du général :

« Messieurs, les sentimens qui vous amènent à Strasbourg sont telle- ment honorables, qu'ils vous assurent à la fois la reconnaissance des habitans et celle des autorités civiles et militaires. Pour ma part, je ne saurais trop vous remercier de la noble initiative que vous avez prise, et je veux, avant votre entrée dans nos murs, vous exprimer toute ma gratitude personnelle. Un parlementaire ira vous recevoir demain, à onze heures du matin, à Eckbolzheim, pour vous accompagner à Stras- bourg. ))

Après une pareille lettre, il n'y avait plus de doute possible; le lendemain, bien avant onze heures, les délégués étaient aux avant- postes, et d'un petit belvédère regardaient le pays.

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ko MJm l>ES DJEUX MOVDECL

« Le del s'était éclaùrci depuis la veille; mais, de Kœmgshofen, il s'é- levait une ootonne de leu et d'épaisse £umée« uo violent incendie y avait éclatée Sur les reinparts comme snr les ouvrages des assiégeans rou- laient les mx^^es J>lajpdiàtres des Jiiattenes avec un bruit de tonnerre^ A l'heure dfte« l'officier prussien qui devait nous servir de parlementaire arriva av<ee son trompette. Nous le suivîmes d'abord eo voiture, puis h ]»ed sur la route qui, par Koeoigsbofen, i^ooduit à la porte nationale. Quand nous fûmes près de la place, les batteries se turent, et un parle*- mentaire français, montant un beau d>ev^ arabe, vint à notre rencontre sur le glacis* Les papiers échangés entre les officiers, on nous fit un chemin par-dessus un parapet en terre afin que notre voiture pût passer^ les portes étaient o«vertes. Quelle entrée au nûUeu de toutes ces ter'- reursl

« Un monâeur vêtu de aoir vint à nous; tout le conseil municipal en habit noir, le maire et l'adjoint, portant l'écharpe tricolore , nous attendaient à la porte de Strasbourg» Plus loin , la foule criait : vive la Suisse! Tous les assistans avaient des larmes dans les yeux; c'était la première fois, depuis le commencement du siège, depuis les jours et les nuits terribles du bombardement, que quelqu'un du dehors péné- trait dans la pauvre ville, apportant sjmpathie et secours. Quel oœwr n'eût été profondément touchél Cétait autour de nous une affreuse des- truction; le quartier que traversait la rue, en grande partie brûlé, rap- pelait les ruines de Claris après la catastrophe. Le maire nous lut une adresse au nom du conseil municipal; M. Bischoff remercia le fonction- naire en lui disant que nous n'étions point éloquens, mais -qu'à défaut de paroles les faits répondraient pour nous.

u Le pont de F 111 nous mit dans l'intérieur de la place, la destruction était moindre ; il y avait pourtant des maisons brûlées du haut en bas. Ce qui frappait le plus dans une dté si populeuse , c'étaient les magasins fermés, les fenêtres en partie barricadées, les soupiraux des caves bou- chés. Une foule serrée nous attendait au passage; impossible de nous soustraire aux acclamations. La mairie ayant été fort maltraitée, le con- seil municipal siégeait à l'hôtel du Commerce, dans une salle l'on nous fit entrer. Nous refusâmes les rafraîchîssemens qu'on nous offirait, il y avait de plus urgente besogne à faire. M. Bischoff exposa nettement notre mission ; il demanda qu'on dressât au plus tôt un rôle des per- sonnes qui pourraient user de la permission de sortiej accordée par les deux commandans militaires. Nous ne pouvions fixer de chiffre; mais il importait avant tout de constater les cas la sortie était nécessaire. Les autorités communales devaient donc, avec une discrétion prudente, pré- parer des listes les femmes, les enfans, les vieillards, les malades au- raient naturellement la priorité. Tout cela décidé, nous filmes notre vi- site au général Uhrich^ qui s'était faitjdisposer un cabinet de travail et une chambre à coucher au rez-de-chaussée d'un hôtel assez maltraité

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LA SJnSêB PENDANT lA GUEBRE. &7

par les boulets, mais de belle apparence. La réœption du général ré- pondit pleinement au ton de sa lettre; il nous accorda toutes les facilités possibles, et s'entretint avec nous, avec le maire et avec le préfet, qui fut appelé, sur l'excellente attitude, Je dévoûment des habitans, leur im- muable attachement à la patrie. Le général Uhricb ne nous adressa pas de questions; en revanche, Tamiral Excelmans, qui était là, tenait fort à savdr ce qui se passait dans le monde. Chose étrange! on soupçonnait à peine dans ia place forte les revers de la France, on doutait de la ca- tastrophe.de Sedan, on ne voulait pas croire aux dépêches transmises par les assiégeans, on rêvait des victoires françaises, on attendait une armée de secours! Loin de chercher, comme on Ten accusait, à main- tenir ces illusions chez les assiégés, le général nous laissa circuler par- tout librement et causer avec tout le monde. Nous pûmes voir la cathé- drale; quelques débris gisent sur le sol. Un boulet a endommagé la lanterne, plusieurs autres ont percé les vitraux. La toiture de la nef a été brûlée; mais les voûtes sont intactes, l'horloge subsiste, seulement oa ne la remonte plus. Les portes étaient closes, et ce ne fut pas sans peine qu'on nous permit d'entrer dans l'intérieur. Un prêtre officiait dans une chapelle latérale; il n'y avait dans l'immense église que lui et

DOUS... }>

Suivent quelques détails sur les succès du bombardement, Tin- cendie de la bibliothèque, du gymnase, du théâtre, du temple neuf, etc. Tous ces désastres ne sont que trop connus (1). Il va sans dire que la présence des délégués n'interrompit point l'at- taque ; ils entendirent siffler, éclater plus d'un projectile allemand. A quatre heures, ils rentrèrent à la mairie, d'où un parlementaire les reconduisit aux portes de la ville. Le général de Werder se mon- tra d'assez bonne composition. Il mît au service des délégués une cinquantaine de chars pour chaque colonne d'émigrans ; ces chars devaient les conduire au pont de bateaux de la Rheîngau, et d'autres voitures les mener au chemin de fer badois sur lequel ils seraient expédiés gratuitement à Bâle.

Les délégués réglèrent avec les Allemands la sortie, tout en fu- mant avec eux des requirados; on nommait ainsi les cigares de ré- guisition. Il fut convenu que le jeudi septembre, à dix heures, . 500 Strasboui^eois seraient attendus avec des chars à la porte d'Aus- terlitz. Pour préparer ce convoi, les membres de la députation eurent beaucoup à courir par des chemins difficiles que traversaient les boulets et les obus, dans des nuits sombres qu'illuminait seulement rincenffie de Straslwurg. Par bonheur, les populations étaient pour eux, notamment celle de Lahr, qui fit merveille. Enfin arriva le

(1) Voyez, âaD8 U Jleme du 15 octobre 1870, VlmnuUm ollMBond* en AUace^ par Ma A. oBénMWi.

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grand jour; à dix heures juste, conduite par le général Uhrich en personne, la première colonne d'émigrans était à la porte d'Auster- litz. On peut se figurer la caravane : soixante chars de réquisition bourrés de paille, puis des véhicules de toute soite, voitures de place et de remise, omnibus d'hôtels et de chemins de fer chargés de tout le monde qu'ils pouvaient porter et roulant en longue file, tan- dis qu'une foule de femmes et d'enfans suivaient à pied, et dans ce torrent humain pas un homme; seulement çà et quelque vieillard. Tous ces voyageurs rayonnaient de joie et de gratitude*, le soleil était de la fête, et le canon se taisait. Pour laisser passer les voi- tures sortant de Strasbourg, il fallut abattre une partie des barri- cades dressées dans la campagne par les Badois, ce qui fâchait leurs officiers, car ces barrières devaient ensuite être relevées sous le feu de la place. Aussitôt un des membres de la légation, s' adressant au général Uhrich, demanda qu'un délai fût accordé jusqu'à midi pour rétablir les travaux dont le passage des émigrans exigeait la dé- molition. i( Oh! répondit aussitôt le général de la façon la plus ai- mable, non pas jusqu'à midi, jusqu'à une heure et plus tard, s'il le faut; on leur laissera tout le temps nécessaire. » Un dernier trait que nous trouvons dans le rapport du colonel de Bûren : les assiégés libérés ne sortirent pas tous sans inquiétude; on assure même qu'il yen eut qui aimèrent mieux rester, les uns parce qu'ils craignaient les boulets sur les grandes routes, les autres parce qu'ils n'avaient pas une foi entière dans la députation. Ces délégués suisses auraient bien pu être des espions prussiens; il était donc plus prudent de ne pas quitter la ville. Cependant les émigrans furent accueillis avec des transports de joie. Plusieurs villes avaient sollicité l'honneur de les recevoir; quelques-unes en avaient réclamé un certain nombre, comme on revendique un droit incontesté. Un comité de secours aux Strasbourgeois résidait à Bâle, sous la présidence de M. Koechlin ; ce comité, entre autres bienfaits, délivrait aux émigrans des lettres de recommandation qui leur faisaient obtenir des billets gratuits sur tous les chemins de fer suisses. Quant aux railways badois, ils ne transportaient sans frais que les Strasbourgeois sans ressources. Or ceux qui portaient des habits décens, n'eussent-ils rien dans leurs poches, passaient pour avoir des ressources; c'était alors le comité suisse qui payait le chemin de fer badois.

La ville prise, tout ne fut pas fini; plus de 6,000 Strasbour- geois restaient sans abri< tout leur manquait : l'argent d'abord, puis les meubles, les lits, les vêtenjens; 10,000 francs de vivres et 12,000 francs en argent leur furent aussitôt envoyée de Bâle. Ce qu'elle faisait pour la forteresse du Rhin, la Suisse le fit aussi, le tenta du moins pour toutes les autres places assiégées; c'est à elle que recouraient toutes les victimes des vainqueurs. MM. Erck-

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mann-Ghatrian écrivaient au comité bâlois le 21 janvier : « Les malheureux habitans de Phalsbourg, si rudement éprouvés par la guerre, viennent vous remercier de vos bienfaits. C'est au milieu des grandes infortunes qu'on apprend à connaître ses véritables amis; jamais les cœurs français n'oublieront avec quel généreux empressement vous êtes accourus nous tendre des mains frater- nelles. Soyez-en remerciés au nom de la patrie, de la religion, de l'humanité. D'autres bienfaiteurs nous ont prêté leurs secours au milieu de ces terribles chrconstances; mais quand le mal est sans bornes, quand après la destruction par le feu se présente la ma- ladie, quand les réquisitions de toute nature vous accablent au sein même de la misère, alors il faut bien implorer encore ceux en qui repose notre confiance. Nous venons donc vous prier de continuer votre œuvre, et de ne pas oublier nos pauvres compatriotes. Ils sont dignes par leur courage, par leur patriotisme et leur reconnaissance de tout ce que vous pourrez faire encore pour eux. »

Le lendemain du jour cette lettre arrivait à Bâle, le 22 jan- vier, trois délégués d'un nouveau comité qui venait de se former à Porrentruy partaient pour Belfort : c'étaient un oflBcier supérieur de l'armée fédérale, M. E. Froté, accompagné de MM. G. Bischoff et Kaiser. Les assiégés de cette place, celle qui tint jusqu'au bout et qui nous reste, étaient horriblement maltraités; ils vivaient dans des caves et des casemates, et la petite vérole les décimait. Il s'agis- sait d'obtenir pour eux la même faveur qui avait été accordée aux habitans de Strasbourg; mais la tentative avait déjà échoué une fois, malgré l'appui des vice-consuls de l'Amérique du Nord et de l'Es- pagne. Le général Treskow reçut les délégués dans une chambre si petite qu'il était impossible de s'y asseoir, excellent moyen d'abré- ger les négociations. Aux premières ouvertures de nos philanthropes, il répondit que les femmes de Belfort coupaient le nez des prison- niers, leur crevaient les yeux, leur arrachaient les oreilles, que pour sa part il ne pouvait pas transiger avec son devoir, et qu'au surplus le colonel Denfert, qui commandait la garnison, ne laisserait sortir personne. Les délégués demandèrent au moins la permission d'en- trer dans la place pour s'en assurer, le général refusa net, en an- nonçant aux Suisses qu'on leur tirerait dessus, et les délégués du- rent s'éloigner sans avoir rien obtenu. Belfort tombé,, des secours partirent de Bâle, de Porrentruy, de partout, pour cette pauvre place et pour toutes celles les Allemands avaient passé, ne lais- sant que ruine et deuil: villages détruits, maisons découvertes ou trouées par des obus, murs abattus, meubles brisés ou dispersés, champs de bataille encore couverts de cadavres et de débris de ca- davres. Plus une goutte de vin ou de liqueur ni une bouchée de

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pain ; les ustensiles de cuisine ont d'ailleurs disparu. « Quand nou& arrivons, écrit un distributeur de secours, les habîtans se pressent autour de nous tendant leurs blouses et leurs tabliers et criant: Voilà les Suisses! » Eh bien! pour rendre la vie à tant de miséra- bles, pour rendre à la culture les terres dévastées, la Suisse, déjà épuisée, a trouvé des ressources nouvelles, de nouveaux comités sortent de terre pour répondre à tous les besoins. Une quarantaine d^orphelins de Belfort et d'autres endroits ont été recueillis; dans les rues de Bâle, en février, roulaieat de lourdes voitures de démé- nagement portant cette inscription : Pour les affamés de Monibé- liard! et précédées d'un portefaix qui agitait une clochette. « A ce bruit, écrit 'un témoin, on voyait s'ouvrir les portes de toutes les maisons, et hommes et femmes accourir apportant tout ce qu'ils avaient de victuailles; un membre du comité de secours accom- pagnait chaque voiture, qui se chargeait à vue d'oeil. Un tronc, des- tiné à recevoir les dons en argent, était également attaché à cha- que Hungervmgen (char de la faim, c'est le nom assigné par le peuple à ces véhicules), et ce tronc se remplissait si rapidement de pièces d'or, d*argent, de cuivre, qu'on était obligé de le vider plu- sieurs fois dans la journée. Cette collecte a produit dans Bâle seu- lement 20,000 francs en argent, sans parler des provisions de bouche. Le 11 février, un convoi de quinze voitures pleines de provisions de toute espèce partait encore de Bâle pour Montbéliard.»

III. BltTRil DB L*ARMé£ DE L'bST.

Mais ce n'est pas tout encore : il nous reste à parler de l'accueil fait en Suisse à notre armée de Test. Ici, il ne s'agit plus seule- ment d'argent, de vivres, d'habits, de médecins, de quelques cen- taines de malheureux sauvés du feu et de la faim ; il s'agit du re- fuge ouvert, de l'hospitalité offerte à plus de 80,000 hommes. La Suisse, envahie, a relativement reçu plus de Français que la France n'a subi d'Allemands, et elle les a reçus de bon cœur.

On sait par quelle suite de revers notre pauvre armée fut rejetée dans le Jura. Le général Clinchant, le commandant en chef de la dernière heure, s'évertuait à ramener ses troupes vers Lyon en se glissant le Mng de la frontière suisse; mais l'armistice, qu'on croyait général « pour toutes les armées de terre et de mer, » suspendît fort mal à propos ce mouvement, et, quand on sut l'inexplicable exception qui frappait les départemens de Test, il était trop tard pour se remettre en marche. L'armée prit alors le parti « de sauver son matériel et ses armes en venant demander l'hospitalité de la Suisse pour ses soldats épuisés. » Voilà le fait en deux mots; mais les détails sont navrans. Pontarlier, la petite ville de frontière.

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avait été envahie inopinément le 39 janvier par plusieurs (fivisîons Ctt désordre qui TenamArèrent de Hialades et de mcurans. Pôn- tarlîcr manquait àe Ixmt; it n'y avait pain; ni fourrages. Cepen- dant les Pru^îens, quatre ou dnq joms^ après, pour remercier les hs^itacis qui les avaient accueillis en amis, requirent 15,000 Mo- grannnes de pain et 40,000 kilogrammes d'avoine pour chaque jour, plus 50,000 kilogrammes de café et 20,000 kilogrammes de sel, plus 10,000 francs en argent ïe- premier jour, et fe lendemain 80,000. Us requirent tout cda, et î!s Feurent, Ht fes Français <pri étaient venus les premiers nTavaient rien trouva (')• A Pontar- lîer, le 30 janvier on croyait à Farmistice ; on y croyait même en Suisse. Aussi le général Herzog avait- il donné Tordre de ne lais- ser entrer pendant la trêve aucun soldat français, même désarmé, et il songeait à lîeencîer la plus grande partie de ses troupes, quand tant à coup le bruit du canon, tonnant à la frontière, lui apprit que les hostilités durment toujours. Eh «fffet, les Prussiens arrivaient en nombre, comme de coutume, serrant toujours plus leur cercle de canons. Pour mettre à profit le malentendu, ils refusèrent même une suspension d'armes de trente-srx heures. Ce fat alors que le général Glinchant, ne voulant « livrer à l'ennemi ni un homme, ni un canon, » annonça sa résolution de demander asile à la neutralité suisse. On peut se figurer l'embarras du général Herzog, qui, pris au dépourvu par cette invasion imminente, n'«vait pas assez de forces pour en- diguer le torrent. Il courut en toute hâte à Verrières, l'extrême rïll&ge suisse du côté de Pontarlîer, et il y arriva dans la nuit du SI, deux fm trois heures avant l'officier envoyé par le général françsûs pour négocier les conditions du passage de l'armée en Suisse; cet officier, enfiévré d'impatience, suppli^ût de faire vite, car les Prussiens arrivaient. La convention fat conclue, écrite à trois exemplaires, signée séance tenante, aux chandelles, vers quatre heures et demie du matin. II fat stipulé que l'armée française déposerait en entrant ses sûmes, équipemens et munitions, qui seraient restitués après la paix et le remboursement des dépenses, que les chevaux, armes et effets des officiers serraient laissés à leur disposition, que des instructkms ultérieures seraient don- Ci) il n^eat pas tais utilité de mar^pier lei ttaits pneils. Dans piasieurs endroits de France, les pajsans fureut très durs pour nos troupes. Nous avons vu passer entre le Jura et la frontière suisse quelques débris sauvés de Tannée de Test. On leur envoyait des cantons voisins des secours de toute espèce ; mais le pays même, un pays fran- cs, refuant tout. Des soldats aflkmés prièrent lYrabergîste d'un hameau de leur prê- ter nue marmite peur faire lear soape; Taiikergiste leur demanda dnq sous! Un ofi- der inaeraé aoua disait : « Oa bous a £ait payer 3 fsancs ciuîi nous iO kilogrammes de paille, et nous étions dans la neige par 15 degrés de freid depuis trois jours: 1,500 hommes de notre division avaient en un ou plusieurs membres gelés dans une seule nuH! »

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; à l'égard des chevaux de troupe, que les voitures de vivres e bagages, après avoir déposé leur contenu, retourneraient im- iatement en France avec leurs conducteurs et leurs chevaux, la confédération garderait jusqu'au règlement des comptes les lires du trésor et les postes, qu'elle se réservait la désignation lieux d'internement et les prescriptions de détail destinées à pléter la convention. Ces articles à peine dictés et signés par le ^ral Herzog, aussitôt son aide-de-camp et l'officier français, attendre l'aube, coururent à la partie française du village des ières, les attendait le général Clinchant dans une petite nbre au rez-de-chaussée d'une pauvre maison. Deux hommes ient emparés du lit qui meublait cette pièce, d'autres étaient dus sur le plancher; à chaque pas, on écrasait un bras ou une 3e. Le général, très agité, était assis à une petite table mai- gre; derrière lui, son chef d'état-major et quelques officiers; loin, la propriétaire de la chambre, une vieille femme, les ]s jointes sous son tablier, et une fille à peine adulte qui re- lait avec un air de stupeur. Une lumière vacillante s'efforçait ain d'éclairer la scène. fut signée cette convention qui arra- 85,000 Français des mains de l'ennemi. Aussitôt on cria dans le camp : Le passage est libre! et les troupes, qui s'étaient ssées aux extrêmes confins, s'ébranlèrent. 3ur entrée se fit par un chemin frayé entre deux murs de neige; [ue homme en entrant jetait sa cartouchière et ses armes sur le [ de la route, elles formèrent pendant plusieurs jours un ilement de 2 mètres de haut. Le défilé continua sans interrup- pendant quarante-huit heures. « Les premiers qui passèrent, l un Suisse, étaient des artilleurs avec pièces et caissons, en bon e, à pied, à cheval ou juchés jambes pendantes sur les chariots. IX hommes, grands et forts, à l'air résolu, au regard doux. A poste, à leur rang, les officiers marchaient sérieux et dignes. i du regard semblaient dire : « Quel malheur, n'est-ce pas? avec areils canons être réduits I » Et comme on leur offrait du vin : Tci, disaient-ils; mais c'est assez, gardez pour ceux qui nous snt. » Le lendemain d'autres soldats, ceux qui, commandés le général Billot, avaient vigoureusement soutenu la retraite, ^rent aussi en bon ordre, marchant d'un pas martial et nerveux, c droit, la tente-abri pliée régulièrement; mais les autres, mais mie! Qu'on se figure une masse débandée s' engouffrant dans les passages praticables, non-seulement aux Verrières, mais à ;ne, aux Fourgs, aux Brenets, dans toutes les vallées du Jura; les troupes que le général Cremer tâchait de ramener dans le de Gex par la Faucille, coupées à Morez par les Prussiens et ;ées dans les montagnes, roulèrent en Suisse par tous les che-

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mins, frayés ou non, qui tombent dans le Val de Joux. Tous ces ré- gimens disloqués, débandés, n'ayant plus ni drapeau, ni chef, cou- raient au hasard et apparaissaient tout à coup par troupeaux de 10,000, de 20,000 hommes dans telle petite ville. Orbe par exemple, gui ne les attendait pas. Les chevaux d'abord faisaient peine à voir : exténués, traînant le pied, allongeant le cou, tête pendante, glis- sant à chaque pas, affamés, on les voyait ronger l'écorce des arbres, les cordes, les barrières, les roues des canons, les flasques des«affûts, entamés à 3 pouces de profondeur, ou encore ils s'arrachaient l'un à l'autre avec les dents les crins de leurs queues et les dévoraient : quantité de chariots étaient restés plusieurs jours attelés, et les Prussiens avaient pris tout le fourrage. Aux descentes, ces malheu- reuses bétes s'affaissaient sous leurs cavaliers ou devant les four- gons; les canons, qui roulaient sur elles, les traînaient ainsi jus- qu'en bas : on les prenait alors, et on les jetait sur le bord du chemin, elles périssaient abandonnées. Toutes les routes, depuis Héricourt jusqu'au Val de Travers, étaient jonchées de chevaux morts. Non moins malheureux, les hommes rôdaient péle-méle en- tre les roues des milliers de chars qui encombraient la voie, ou rou- laient en torrent dans la chaussée du chemin de fer; ce n'était plus une armée, c'était une cohue : les officiers ne commandaient plus, et marchaient en sabots, en pantoufles, au milieu des soldats sans chaussures, qui déchiraient des pans d'habit pour emmaillotter leurs pieds gelés, et cette neige implacable, qui était tombée sur eux tout l'hiver, s'amassait maintenant sous leurs pieds en pous- sière glacée ils enfonçaient jusqu'aux genoux. Ils se traînaient ainsi confondus, dragons, lanciers, spahis, turcos et zouaves, mo- biles et francs-tireurs, grands manteaux rouges ou blancs, cabans marrons, pantalons garance, vareuses bleues, toutes les coiffures du monde depuis le fez arabe jusqu'au béret béarnais, tous les dia- lectes, les accens de France, depuis le vieil idiome de l'Armorique jusqu'aux cris stridens de l'Atlas et du désert : un tumulte de lan- gues, de couleurs et surtout de misères, car cette multitude en fuite, exténuée par un ou deux jours de jeûne, venait de bivoua- quer plusieurs nuits dans la neige par 15 degrés de froid ! Les traî- nards surtout serraient le cœur : ces pauvres mobiles tout jeunes, des enfans trop frêles pour porter le fusil et jetés tout à coup en un pareil hiver dans les montagnes! Hélas I on sait leur histoire : ils suivent pendant quelques jours leur compagnie; maïs bientôt, ralentissant le pas, ils restent en arrière; les autres vont toujours, les colonnes s'allongent : comment rejoindre sa place et gagner l'é- tape où Ton dînera? Les pieds enflés refusent le service, et les ré- gimens passent fatalement l'un après l'autre , l'armée entière s'é- loigne à perte de vue, les derniers hommes qui la suivent ont

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REYUE D£S JXEUX MONDES.

rriëre le cotean, que faire? On s'^arrète sans €ouxage et , on s'assied, on appelle tant gu'on peut crier, le vent d en chassant des .tourbillons de neige; puis viennent les puis les vautours. Nous â^ons vu entrer ea Suisse les qui sortaieni^ «de ^es ^ipreuves; ils vivaient encore, mais tremblant de .fièvre, les yeux enfoncés et ternes ; ils mar- core d'mi mouvement msacbinaU sans savoir ils al- regai'daient, mais sans voii*; ils se laissaient abattre par jui de loin, par derrière, jusqu'à la dernière heure, sans le pitié, tirait sur eux.; les obus partant de batteries in- ssaient par-dessus la montagne, et venaient éclater sur Linsi défilait cette lugubre procession de corps inertes 3eur et Tégoïsme du désespoir, abandonnant leurs mort^ rans, s* abandonnant eux-mêmes, refusant parfois la vie reniez leur rendre, vous disant quand vous leur tendiez e : Laissez-moi tranquille. Mais que voulez-v^ans e veux mourir!

trèrent en Suisse, avec plusieurs milliers de chevaux el :eotaines de canons, 2,110 officiers et 82,271 sous-ofS- dats de l'armée de Test, sans compter tous ceux qui pu- iver sous un déguisement, ou à Tabri de la croix rouge, irs entre autres et les médecins, qui, sauf quelques ho- Kceptions, se regardant comme dJéliés de tout service, près de 6,000 malades aux mains des Suisses, forcés de ut. Les forces helvétiques n'étaient pas en nombre; on Iroit une sentinelle dut arrêter toute une colonne, tel n bataillon dut désarmer plusieurs régiment Tout se tant avec assez d'ordre, et l'on suivit ponctuellement les s du conseil fédéral. Les généraux purent choisir leur les officiers furent internés dans six villes fort habita- risonniers sur parole, ils reçurent une solde et vécurent Les soldats, distribués dans cent soixante-quinze dépôts au cod.3 militaire du pays., furent traités comme des garnison , nourris , logés, et de plus payés à raison de is par jour et pai* homme. Ce fut un surcroît de travail iir toutes les autorités fédérales et cantonales, qui étaient s dents. Il fallut créer de nouveaux services pour les in- à chaque insrtant survenaient des besognes inattendues: 3nt cinquante mille lettres tombèrent tout à coup de us avons vu fonctionner à Berne un bureau de rensei- [)écialement installé dans une grande salle du palais fédé- resser les états nominatifs de tous les prisonniers fran- ir faire parvenir A. chacun d'eux les lettres qui lui étaient Comment se reconnaître dans ces montagnes de papiers

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cachetés? Les interoés étaient entrés péle-méle, sans distinction de corps; impossible de deviner quel était celui des cent soixante- quinze dépôts oix se trouvait le destinataire. Le bureau fit imprimer ayec le plus grand soin des listes de suscriptions insuffisantes; ces Kstes donnaient des colonnes de noms à côté desquels, sur une co- lonne blanche, les autorités militaires étaient priées d'écrire, quand elles le savaient, le dépôt Ton avait interné tel ou tel. Travail considérable et minutieux, peut-être excessif aux yeux des indiffé- ren&; mais songe-t-on bien à ce que peut contenir une feuille de papier mise à la poste? Parfois des secours urgens, attendus avec angoisse, et toujours au moins des nouvelles, des consolations, une bouffée de l'air du pays, une preuve qu'on n'est plus seul.

B est vrai que les autorités furent secondées par tout le monde, et d'abord par les internés eux-mêmes. Presque partout (sauf un 3oir à Zurich, et l'on sait que ce ne fut pas leur faute), ils se mon- trèrent doux et bons, reconnaîssans, pacifiques; le conseil fédéral « s'est fait un devoir, » dans une lettre adressée au général Clin- chant, « de rendre hommage à la bonne conduite qui n'a cessé de r^er parmi les officiers et les soldats de la première armée fran- çaise pendant son internement en Suisse, et qui a largement con- tribué à faciliter la tâche du gouvernement fédéral et des gouver- nemens cantonaux. » Lors de Tîncendie de Morges, une explosion de cartouches et d'obus incendia une partie du château et mit la ville en péril , les internés, qui perdirent une vingtaine d'hommes dans la catastrophe, se mirent aux pompes avec une vaillante ar- deur. Les officiers français consignés à Interlaken, et il y eut beau- coup d*autres souscriptions pareilles , envoyèrent une somme de 1,554 francs pour secourir les Suisses enfermés dans Paris. Rien de plus curieux que le camp de Wylerfeld, à une demi-heure de Berne, en face des Alpes. Là, nos internés, couchant dans des baraques fls n'avaient plus froid, partageaient leur soupe et leur viande avec .les marmots du pays, qui s'invitaient cordialement à leur table; ils étaient 1,500, gardas par une vingtaine de Bernois. La confédéra- fion fut donc aidée par la soumission des nôtres; elle le fut encore avec un zèle infatigable par le dévoûment des siens. Au premier bruit de guerre, les Suisses de Rome, d'Alleoiagne, même ceux d'Amérique, écrivirent qu'ils accourraient en cas de danger au pre- mier appel. Toutes les caisses, les moindres bourses s'ouvrirent; le pays avait besoin d'argent pour nourrir les internés et les troupes qui les gardaient. On lui en offrit de partout; il demanda 15 mil- Bons, on en souscrivit plus de 100 (106,126,500 fr.). Outre l'ar- gent, il eut les milices, qui, à défaut d'année permanente, doi- vent prendre les armes et accepter le rude métier du soldat. Ces AOfOOO citoyens, pour la plupart hommes de travail, quittèrent

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l'atelier ou la maison pour une question qui leur importait peu. L'ambition des HohenzoUern les forçait à courir en armes sur les cimes du Jura par des sentiers de chèvre et un froid de loup, à supporter les marches forcées, les services pénibles, les fatigues, les privations, les souffrances des combattans, à demeurer aux fron- tières, même après l'internement de l'armée de l'est, pour veiller à chaque passage, arrêter les débandés qui entraient encore, les impatiens qui voulaient sortir, confisquer les armes, les munitions, ramener les chevaux : tout cela, parce qu'ils étaient neutres! Plus tard, ils eurent encore à reconduire jusqu'à l'entrée de la France tous ces prisonniers libérés; ils firent pourtant leur devoir avec beaucoup de patience et de bon vouloir, car ils avaient vu de près les terribles effets de l'indiscipline. Ajoutons qu'en Suisse, lorsque les troupes sont debout, tout le monde en souffre, les bras man- quent à la terre, les ateliers chôment, les femmes et les enfans qui restent sont exposés à mille privations : il fallut donc prévenir ou réparer ces misères, et tous se mirent à l'œuvi'e, toutes les familles eurent du pain. Ajoutons aussi qu'à défaut de casernes les mili- taires qu'on déplace doivent être logés chez les bourgeois ; encore une corvée à subir afin que le roi de Prusse pût devenir empereur d'Allemagne. Eh bien ! ici encore éclatait l'hospitalité, la fraternité nationale; le confédéré en uniforme était accueilli partout comme un hôte, quelle que fût sa condition, on se serrait pour lui faire place, on l'admettait partout à la table de famille, on le fêtait enfin, on l'amusait comme l'enfant gâté de la maison.

Mais ce fut surtout avec nos internés que les populations furent admirables. Nous ne pouvons rappeler qu'en courant les secours qu'ils trouvèrent partout, les bains qu'on leur faisait prendre, le linge, les vêtemens, les chaussures qu'ils recevaient de toutes mains, leur installation dans les établissemens publics, leurs repas de chaque jour, ces tranches de viande qui étonnaient si fort les inspecteurs français, la douceur, la patience des officiers fédéraux qui comman- daient nos soldats, le zèle des médecins suisses, « qui seuls ont traité nos malades; » mais ce qui nous a le plus frappé, c'est ce « tout le monde » qui a plus de charité que les philanthropes de profession. Dès la première heure, pendant ce défilé lamentable que nous avons essayé de décrire, la foule bordait les routes, les mains pleines de cigares, de vivres, de liqueurs; au Val de Travers, il n'y avait pas de locaux disponibles pour recevoir tant de gens, la population ouvrit toutes ses portes : les granges, les écuries, les maisons, furent remplies de Français. Il y aurait des volumes de traits touchansàciter. Ici, c'est une vieille blanchisseuse livrant son unique chambre à six hommes, et passant la nuit dans sa cuisine à laver et à sécher leur linge pour le lendemain. Là, c'est une pauvre

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femme qui rencontre étendu sur la route un blessé dont les pieds gelés sont nus; elle ôte ses souliers et ses bas et les lui donne, puis se remet en chemin nu-pieds dans la neige : elle avait encore une heure à marcher pour regagner son logis. C'est ce fermier qui, à lui seul, loge chez lui pendant une nuit cinquante chevaux et sept cents hommes. cela s'est-il passé ? A Fribourg, dans le Val de Joux, dans le Val de Travers, dans les vallées bernoises, partout. Neu- châtel a été particulièrement admirable. Cette ville si calme, dont les maisons jaunes se regardent en silence d'un air placide et sé- rieux, ou contemplent avec recueillement de l'autre côté du lac une longue fde dentelée de cimes blanches, vit tout à coup ses rues en- vahies, encombrées de canons, de chars, de chevaux, d'hommes bariolés, tumultueux; sa population s'accrut en quelques heures d'un bon tiers. Elle ne s'effraya pourtant point de ce débordement famélique : tous les établissemens publics furent ouverts, et la foule entra pêle-mêle, avec les maux sans nombre rapportés d'un si long chemin. Il s'agissait bien alors de terreurs, de délicatesses mon- daines! Toutes les classes, les castes, les partis, les sectes même, coururent ensemble aux internés; les amis des Prussiens devinrent Français par miracle, et, taudis que des gentlemen en habit noir, en cravate blanche, traversaient les rues de? bottes de paille sur le dos, les puritains faisaient des distributions de vin chaud dans les églises, et dçs femmes du monde, agenouillées devant ceux qui avaient le plus souffert de la marche, lavaient leurs pieds gelés, meurtris, saignans. L'exemple de Neuchâtel fut bientôt suivi par- tout. Les temples, transformés en ambulances ou en dortoirs, prê- chaient la charité mieux qu'ils n'auraient fait par les plus éloquentes homélies. A Lausanne, depuis le premier jusqu'au dernier passage des internés, des gi*oupes d'hommes et de femmes stationnaient sur les quais du chemin de fer, avertis d'avance du nombre de soldats valides, malades ou blessés qui devaient traverser la gare. Pendant « les cinq minutes d'arrêt, » les portières étaient littéralement assail- lies par de braves gens , qui offraient en courant du pain , du vin , des tasses de soupe, des cigares, des bibles, des mouchoirs de poche. Le public voulut assister et prehdre part à ces distributions; on établit alors un droit d'entrée à la gare : en payant ses 20 sous à la porte, on avait le droit d'aller tendre la main, une main tour- jours pleine, aux amis de France. 11 va sans dire quç les 20 sous étaient aussi pour eux. A Fribourg, les autorités engagèrent dou- cement le peuple « à restreindre ou à remettre à de meilleurs jours les danses publiques et leâ nombreuses fêtes ou vogues dites béni" chonsy n pour ne point mêler ces joies « aux cris de douleur et de détresse de tant de milliers de blessés et de familles dans le deuil et dans le désespoir. » Ailleurs, à Aarau, on promena tous les in-

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ternes en voiture pour leur montrer les paysages du canton , les monumens historiques, le château des Habsbourg. Enfin, comme il y ^vait parmi ces hôtes de la Suisse, en certains endroits (confes- sons toutes nos hontes)* 57 illettrés sur 100, des hommes zélés se dévouèrent de bon cœur pour leur apprendre à lire, d'autres leur faisaient des conférences, les troubadours et les jongleurs ambulans leur récitaient des vers. Tout le monde s'en mêlait avec une hu- manité charmante. Quelques internés demandèrent un soir à une femme, pour la nuit, l'abri de l'auvent de sa maison. « Comment voulez-vous, répondit-*elle, que je dorme bien de l'autre côté du mur, vous sachant si mal de celui-ci? » Aussi quelle gratitude 1 TJn malade dit un matin à la protestante qui le soignait, et qui dut sourire de la conjparaison : « J'ai rêvé cette nuit que vous étiez la sainte Vierge! » Une bonne vieille, qui du fond de l'Auvergne était venue à pied, son parapluie rouge sous le bras, dans un village bernois pour voir son petit-fils, ne voulut prendre de repos qu'après avoir trouvé un interprète pour remercier les habitans a au nom de toutes les mères, »

En revanche, les Allemands s'irritaient fort de cette charité qui secondait pourtant et soulageait la leur. Leurs journaux étaient pleins de violences contre les petits cantons et « leurs mandarins » qui aimaient tant la France; on les accusait de recevoir mal les ambulances prussiennes, d'insulter les uniformes badois, de dis- cuter les victoires germaniques, de s'être fait accorder à Versailles, pendant le siège, des saufs-conduits qu'ils vendaient fort cher aux Parisiens, si bien qu'en voyant l'inondation de l'armée de l'est, ces journaux ne se sentirent pas de joie. « Nos complimens à la Suisse, dit la Gabelle d'Ulrriy pour ces hôtes inattendus; nous lui en souhai- tons le double... Une petite leçon ne pourra faire aucun mal à ces messieurs d'outre-lac... Il n'est pas douteux que ces 80,T)00 Fran- çais vont devenir une calamité pour la Suisse, car elle n'est pas pré- parée à recevoir tant de monde; mais c'est précisément ce que nous désirons. » L'Allemagne comptait donc sur beaucoup d'em- barras, de difficultés, elle a été déçue; tout s'est passé le plus tran- quillement du monde, et le petit pays neutre qui avait sur les bras tant de charges, ses propres soldats et leurs familles à soutenir, ses ouvriers sans travail constamment excités par V Internationale y les Suisses de Paris auxquels il envoya près de 300,000 francs, put recevoir sans 'trouble ni confusion ce torrent d'hommes. Après deux mois passés ensemble, dans l'intimité de la vie de famille, les prisonniers et leurs gardiens se sont quittés les larmes aux yeux comme de vieux amis. Aujourd'hui les internés sont tous rapatriés; ils n'ont laissé derrière eux que les malades, qui reviennent peu à peu, voyageant à petits pas, et ceux qui ne reviendront plus , peu

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nombreux pourtant (6 pour 1,000 environ) quand on songe à cette accumulation de soufirances. Nos morts reposent maintenant auprès des Suisses qui leur ont offert la suprême hospitalité du cimetière, un lien de plus entre les deux nations. D'où vient que cette aven- ture si menaçante ait si bien tourné, si bien fini, non sans de vi- goureux efforts, mais sans humeur et tans fatigue? C'est que les Suisses, plus heureux que nous, comme l'a dit M. Jules Favre, jouis- sent depuis longtemps d'une liberté solidement assise sur la sagesse desrliabkudes et suria vinlité des mœurs. Kn France, nous n'avons réellement pas de vie publiqme* Sommes-nûas aUacpiés, nou» comp- tons sur l'armée; y a-t-il du désordre dans la rue, nous laissons faire le gendarme ou le policier, et quant aux malades, ils ont pour eux les hôpitaux, les hôpitaux oirtdes infirmiers, des religieuses. En Suisse, chaque citoyen a sa part de responsabilité civile, tous les hommes maintiennent l'ordre et gardent les frontières, toutes les femmes sont sœurs de charité, si bien que les victimes de toutes les calamités trouvent de l'autre côté du Jura non-seulement des auto- rités politiques et militaires, des administrations publiques, mais des millions de bras ouverts et tendus pour les secourir. Et ces volontaires de toutes les bonnes œuvres sont fort étonnés de provoquer chez nous tant de gratitude et d'admiration. Les remerctmens de nos généraux, de nos ministres, les adresses de tant de villes françaises, les adieux pathétiques de nos soldats, l'hommage éclatant rendu à la conféd (^ra- tion par notre assemblée nationale, paraissent excessifs à beaucoup de Suisses, qui craignent l'ivresse de l'encens. Le vénérable général Dttfour disait l'autre jour à des officiers de l'armée fédérale : a Sous la conduite d'un chef aussi habile qu'énergique (U. Herzog), vous avez, messieurs, réalisé ce qui a été le rêve de toute ma vie; vous avez prouvé que la Suisse était capable de faire respecter sa neu- tralité. Beaucoup de gens en doutaient; mais j'ai toujours eu con- fiance dans notre armée et dans les services qu'on pouvait attendre de son dévoument. Grâce aux circonstances qui ont accompagné rentrée sur notre territoire et le désarmement d'une armée consi- dérable encore, la Suisse est aujourd'hui plus respectée que jajuais* Les éloges ne nous sont pas ménagés, et il ne tiendrait qu'à nous vraiment de nous croire sur parole le premier peuple du monde. Ne nous glorifions pas trop cependant, et songeons à mériter plutôt ces éloges qu'à nous monter la tète en nous complaisant dans le bien qu'on dit de nous. » Belles paroles certes, mais d'une modestie trop rigoureuse, car les éloges qu'on lui adresse, si grands qu'ils soient, La Suisse les a mérités, et c'est la récompense de ses enfans de,peu- Yoir aijjQurd'bui les entendre avec un légitime orgueil.

Marc-Monnier.

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ÉTUDES

DE MŒURS ROMAINES

SOUS L'EMPIRE

VII.

L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE (1).

L'empire à Rome fut un de ces régimes politiques qui ont cher- ché leur force dans ce qu'on appelait au commencement de ce siècle l'union du trône et de l'autel. Quand Auguste se vit le maître, il jeta les yeux autour de lui pour trouver un appui solide sur lequel il pût établir le gouvernement qu'il fondait. La société romaine, épuisée par vingt ans de guerres civiles, était en ruines; l'ancienne constitution, chancelante depuis les Gracques, avait été renversée à Pharsale : il ne restait plus, avec les débris d'une aristocratie décimée par les pro- scriptions, qu'une armée corrompue, un peuple cosmopolite et un sénat discrédité. La religion, quoique très compromise, avait pour- tant moins souffert que le reste; Auguste appuya son autorité sur elle. Il essaya par tous les moyens de lui rendre son importance et son prestige; il releva les temples détruits, il rétablit' les cérémo- nies négligées, il institua des cultes nouveaux. En échange de ces bienfaits, la religion donna une sorte de consécration et d'inviola- bilité à son pouvoir; elle fit de lui et de ses successeurs presque des dieux de leur vivant, et les divinisa tout à fait après leur mort.

(1) Voyez la Revue du 1*^ mai 1870.

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l'apothéose impériale. 61

Cette apothéose n'était pas, comme on a voulu le croire, une pure flatterie; elle eut les conséquences politiques les plus graves. Il serait aisé par exemple de faire voir comment le culte de Rome et d'Auguste servit au maintien de la vie municipale dans les cités et au réveil de l'esprit national dans les provinces ; mais nous voulons nous borner pour aujourd'hui à expliquer comment vint aux Ro- mains la pensée de rendre des honneurs divins aux césars, et mon- trer par quels degrés ils y furent conduits.

1.

L'apothéose des souverains est peut-être de nos jours ce qui nous étonne le plus dans les cultes antiques. La raison en est facile à comprendre. Toutes les religions que pratique le monde actuel pro- fessent l'unité de Dieu. Quand on ne reconnaît qu'un Dieu, il de- vient si grand par sa solitude même, et sa grandeur le met si haut qu'il n'est plus possible d'élever un homme jusqu'à lui; mais les anciens, qui étaient polythéistes, ne pouvaient pas avoir les mêmes scrupules : ce n'était pas une affaire d'adorer un dieu de plus, quand on en avait déjà plusieurs milliers. L'importance de ces dieux était d'ailleurs aussi diverse que leurs fonctions étaient va- riées, et parmi eux il y en avait beaucoup qui, plus humbles, plus modestes, se rapprochaient par degrés de la condition humaine. Il n'existait donc pas comme aujoiurl'hui de barrière infranchis- sable entre Dieu et l'homme; au contraire, la religion semblait ménager entre eux une série de transitions qui conduisaient insen- siblement de l'un à l'autre. Ces mtermédiaires familiarisaient tout le monde avec l'idée qu'il n'est pas impossible de passer de l'hu- manité à la divinité. On sait qu'un système célèbre, imaginé chez les Grecs pour rendre compte de l'origine des religions, et qu'on appelait Vévhémérismey du nom de son créateur, prétendait établir que tous les dieux avaient commencé par être des hommes que la reconnaissance ou la peur avait divinisés après leur mort. Ce qui fit le succès de ce système, c'est qu'il s'appuyait sur des croyances générales, et que, bien avant Evhémère, il y avait une sorte d'évhé- mérisme populaire et grossier qui donna créance à l'autre. Les lé- gendes primitives de tous les peuples racontaient que d'anciens héros avaient obtenu le ciel en récompense de leur courage. Pres- que partout les villes importantes avaient coutume de rendre les honneurs divins à leur fondateur. H devenait naturellement pour la cité un patron particulier, un protecteur spécial, et, comme il lui appartenait en propre, c'est à lui que le peuple avait surtout con- fiance, qu'il- adressait le plus volontiers ses prières. Les gens éclai- rés étaient forcés eux-mêmes de témoigner pour lui beaucoup d'é-

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62 RCTOfî BE9 î>Et}X ]K>m>ES.

gsrds, et le patriotlgme leur ftisaît un devoir d'être crédules au de le paraltBB. Varron trouvait qu'après tout cette habitude qu'avaient les vîlles de mettre dam le ciel leurs foncfeteurs, quoi qu'on en pensai, pouvait avoir ées conséquences hecnreuses, et qu'il n'était pas mauvais, qu'un honraie* de cœur se cr&t issu des dieux.

les nations de f Orient allèrent plus loin ; il ne leur suffit pas dte réserver les honneurs divins à leurs anciens héros, elles les accor- dèrent indistinctement à tous leurs rois. Le caractère religieux qu'avait chez elles l'autorité souveraine, l'isolement dans lequel les princes affectaient de vivre, loin des regards de leurs sujets, le res- pect absolu qu'ils exigeaient d'eux, Feffroi qu'ils tenaient à leur inspirer, amenèrent insensiblem^it le peuple à Mre de Tapothéose comme une prérogative essentielle de leur pouvoir. On n'attendait môme pas leur mort pour les adorer, et Iteur divinité commençait de leur vivant. En Egypte, le Pharaon s'appelle lui-même « le ^eu bon et le dieu grand; » l'acte religieux de son couronnement le transforme en fils du solc«l. Dans le temple de Medînet-Habou, Amoun, s'adressant aux dieux du nord et du midi, leur dît à propos de Rhamsès le Grand r w C'est mon fils, le seigneur des années. Je Tai élevé de mes propres bras, je l'ai engendré de mes membres divins. » Les Ptolémées n'eurent g^rde de laisser perdre cette par- tie de l'héritage des Pharaons; ils organisèrent solennellement dans leur capitale le culte de tous les princes qui avaient gouverné TÉ- gypte depuis Alexandre. Le roi régnant, majeur ou mineur, aus- sitôt qu'il avait succédé à son père, était tenu pour dieu comme les autres et associé aux hommages que recevaient ses prédécesseurs. C'est ce que nous apprend la célèbre inscription de Rosette. Les prêtres réunis de toutes les parties de l'Egypte pour le couronne- ment de Ptolémée Épiphane y déclarent « qu'il est dieu, fils d'un dieu et d'une déesse, connne Horus, le fils d'Isis et d'Osiris, qui vengea son père. » En conséquence, « on lui dressera une image en chaque temple dans le lîeu le plus apparent, et auprès d'elle les prêtres feront trois fois par jour le service religieux ; on lui élèvera dans tous les sanctuaires une statue de bois dans un édicule ou pe- tite niche dorée, et, lors des grandes processions se fait la sortie des édicules, celui du dieu Épiphane sortira comme les autres. » Ils veulent bien permettre à chaque particulier d'avoir chez lui de ces édicules et de ces statues, mais à la condition d'accomplir « toutes les cérémonies prescrites dans les fêtes qui ont lieu tous les mois et tous les ans. »

Les Grecs n'échappèrent pas à la contagion de l'Orient. Dès l'é- poque de la guerre du Péloponèse, le Spartiate Lysandre, vain- queur des Athéniens, s'était fait adorer en Asie-Mineure. Quand la Grèce eut perdu sa liberté, tous les tyrans qui l'asservirent reçurent

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l'apothéosf imtémale. 6S

tour à tour les honneurs divins. C'est alors que Tapothéose prît son caractère le plus repoussant. On pouvait croire jusqu'à un cer- tain point à la bonne foi des Orientaux quand ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient ; mais les Grecs sont une race trop sceptique et trop fine pour qu'on puisse prendre leurs flatte- ries au sérieux. L'habileté même avec ikquelle îfs savaient mentir, les formes délicates et nouvelles qu'ils se piquaient de donner à leurs adulations, en font mieux ressortir la bassesse. Ils ne connurent jamais ni honte, ni scrupule; on les vît porter suecessivement les mêmes hommages à tous ceux qui' étaient les plus forts. Quand Mîtbrîdate eut fait égorger les Romains qui se trouvaient en Asie, ils rappelèrent Dieu père^ Dieu ^sauveur ^ et lui donnèrent tous les surnoms de Bacchus. Lorsque Rome eut vaincu Mithridate, ils lui élevèrent partout des autels. Srayme-se vantait d^avoir été la pre- mière à rendre un culte à la déesse Rome dès la fin des guerres pu- niques. Cet exemple ne manqua pas d'être suivi quand les légions eurent conquis la Grèce et F Asie. Après avoir adoré Rome, on ar- riva vite à rendre les mêmes honneurs aux généraux et aux pro- consuls qui la représentaient. Des temples furent élevés à Plamini- nus quand il fut vainqueur de Philippe; on l'y adorait en compagnie d'Apollon et d'Hercule, et l'on composa pour lui des hymnes qui se chantaient encore du temps de Plutarque. Tous les proconsuls eu- rent bientôt des autels, surtout les plus mauvais, parce qu'on les redoutait davantage et qu'on voulait les désarmer. La Sicile in- stitua des fêtes pour Verres avant d'oser le traîner en justice; la CîJicie construisit un temple à son gouverneur Appius, qui, au dire de Cicéron, n'y avait plus rien laissé. A ce moment, l'apothéose était descendue bien bas chez les Grecs. Ils ne se contentaient pas de la décerner à ces grands psrsonnages qui leur faisaient souvent tant de mal ; ils raccordaient aussi à leurs amis , à leurs servi- teurs, lorsqu'ils étaient puissans et pouvaient leur rendre quelque service. L'historien Théophane, qui jouissait de toute la confiance de Pompée, fut divinisé dans Mitylène, sa patrie, par reconnais- sance sans doute des faveurs qu'on avait obtenues par son interven- tion. Cet honneur fut plus tard fatal à sa famille : Tibère en fut ja- loux, et il fit périr ses petits-fils pour les punir d'avoir comme lui un grand-père au ciel. Il faut remarquer que ces flatteries étaient non-seulement tolérées, mais encouragées par la loi romaine. En défendant aux gouverneurs des provinces de lever aucune imposi- tion extraordinaire , elle avait excepté celles qui devaient servir à leur construire des temples. On se demandera sans doute quel plaisir pouvaient trouver les Romains à ces grossiers hommages. Peut-être étaient-ils bien aises de voir leurs sujets se déshonorer. Les fières populations de l'Occident leur causaient toujours quelque

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eh REVUE DES DEUX MONDES.

ombrage; au contraire, la servilité des Grecs les rassurait : il n'y avait vraiment rien à craindre d'un pays si empressé à flatter ses maîtres.

Du reste les Romains eux-mêmes ne répugnaient pas à croire à l'apothéose. Leurs traditions nationales, comme celles de tous les peuples, mettaient dans le ciel leurs anciens rois. Sous le nom de dieux indigêtesy ils adoraient Picus, Faunus, Latinus, qui avaient régné, disait-on, sur le Latium, et il n'y avait pas de divinités qu'on invoquât avec plus de ferveur dans tous les malheurs de la patrie. On racontait que le fondateur de la ville, Romulus, avait disparu pendant un orage, qu'un sénateur l'avait vu de ses yeux monter au ciel, il siégeait parmi les dieux de la fécondité et de la vie. Il est pourtant remarquable que cette légende, malgré la vanité na- tionale qui faisait un devoir de l'accepter, ne semble inspirer même aux plus vieux historiens qu'une confiance médiocre. Ils ne la rap- pellent jamais sans des explications ou des excuses qui trahissent quelque embarras, et leur embarras parait assez naturel quand on songe à la manière dont ils se représentent ces âges reculés. Des événemens si merveilleux ne se comprennent que si on leur donne pour théâtre des époques légendaires, et la prétention de ces anna- listes est au contraire de supprimer les temps fabuleux, de placer les premières années de Rome dans la pleine lumière de l'histoire. Aussi remarque-t-on que cette habitude de diviniser les héros pri- mitifs et les anciens chefs, quoiqu'elle fût répandue dans tous les pays, et que Cicéron la trouve sage et utile, n'a jamais obtenu beaucoup de succès à Rome. Ni Numa, ni Brutus, ni Camille, ne reçurent les honneurs divins, et depuis Romulus on ne rencontre dans r histoire romaine que quelques essais mal réussis d'apo- théose. Il y avait pourtant chez les anciens peuples de l'Italie une croyance profondément enracinée qui devait les familiariser avec l'idée qu'un homme peut devenir un dieu, et qui fut un des fonde- mens sur lesquels s'appuya plus tard l'apothéose impériale. Ils éprou- vaient une répughance invincible à croire que la mort anéantit tout à fait l'existence; ils pensaient que, même quand la vie parait éteinte, elle se prolonge obscurément dans le tombeau ou ailleurs, et, comme une triste expérience de tous les jours leur apprenait que le corps se décompose et disparait, ils admettaient qu'il doit y avoir autre chose que le corps dans l'homme, qu'il contient nécessairement un élément qui persiste à côté de l'élément qui s'éteint, et ils étaient amenés à conclure que cette partie invisible et immortelle vaut mieux que l'autre, puisqu'elle lui survit. Ces idées, qui semblent communes à toutes les nations aryennes, n'ont peut-être pris nulle part une forme si précise et si arrêtée qu'en Italie. Là, les morts, quand ils sont débarrassés de ce corps qui se corrompt et réduits à

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l'apothéose impériale. 05

une substance impérissable, sont appelés les purs et les bons, Manesy et, comme les dieux passent pour des esprits d^^gagés de toute matière corruptible, les morts, qui jouissent du môme avantage, deviennent semblables aux dieux, ou plutôt sont des dieux vérita- bles, dii Mânes, Cicéron fait de cette croyance une sorte d'article de foi, « Chacun, dit-il, doit regarder comme des dîe'ux les parens qu'il a perdus. » C'est ce que signifient nettement les cérémonies des funérailles, quand on en cherche le sens. Le tombeau est un autel, et on lui en donne souvent le nom; sur cet autel, on fait des sacrifices véritables, des libations et des festins. Pendant le sacri- fice, la flûte résonne, les lampes sont allumées comme dans les tem- ples; le fils qui rend les derniers devoirs à son père a la tête voilée, et il reproduit tous les mouvemens du prêtre qui prie. C'est qu'en vérité son père est un dieu, et il doit se le rendre favorable. Etait- il possible que le chef de famille, qui avait passé sa vie à veiller sur les siens, les abandonnât après sa mort? ne devait-il pas au con- traire-d'autant plus les protéger que sa protection devenait plus efficace? C'est ainsi qu'on fut conduit à regarder le nouveau dieu comme le protecteur et le patron de la maison. Selon l'opinion com- mune, les lares sont les âmes des aïeux divinisés, et on les honore chez soi, dit Servius, parce que primitivement on enterrait les morts dans son domicile. Voilà un principe d'apothéose au sein même de la famille, et, comme l'état est constitué à Rome sur le modèle de la famille, ou plutôt n'est qu'une famille agrandie, il est naturel que le roi, conntne le père, soit divinisé après sa mort, qu'il devienne le lare de l'état.

Ces croyances étaient très populaires à Rome. Elles se conser- vaient à peu près intactes au milieu de l'incrédulité générale, parce qu'elles s'appuyaient sur les sentimens les plus profonds, sur les affections les plus tendres. Comme toutes les superstitions an- ciennes, elles avaient jeté de profondes racines dans les classes infé- rieures. Les inscriptions montrent de simples affranchis qui donnent à leur femme, après sa mort, le nom de déesse, et qui appellent le tombeau qu'ils lui élèvent un temple. Dans une petite ville de l'Afrique, un fils pieux nous dit qu'il a consacré ses parens, au Heu de dire qu'il les a enterr<^s : Sub hoc sepulcro consncrati sunt. Les gens éclairés voulaient ordinairement paraître moins crédules; mais, lorsqu'ils avaient perdu quelqu'un qui leur était cher, le cha- grin leur faisait facilement oublier leur scepticisme, et ils se lais- saient vite reprendre par toutes ces vieilles croyances dont ils étaient moins désabusés qu'ils ne le pensaient. « Est-il rien de plus absurde, disait Cicéron à propos de l'apothéose de César, que de mettre des morts parmi les dieux et de les adorer, quand on ne

TOMB ZCIU. ^ i87i. g

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REYUE DES DEUX MO?rDES«

ur rendre d'autre culte que quelques larmes ! » Il oubliait *e précédente il ne s'était pas contenté de pleurer sa fille

qu'égaré par sa douleur il avait eu le désir de la diyî- nnonçait formellement son projet dans cet ouvrage qu*îl •essé à lui-même pour se consoler : « SI jamais il furt un é digne des honneurs divins, ô TuUia, c'était toi. Cette se t'est due, et je veux te la donner. Je veux que la meil- i plus savante des femmes, avec l'assentiment des dieux , prenne place dans leur assemblée, et que l'opînio» de 3mmes la regarde comme une déesse. » C'était une sorte fient qu'il avait pris ^vec lui-même, et qu'il voulait tenir, nt-il occupé pendant quelques mois que de chercher un ent dans un endroit fréquenté pour y élever un temple à , cpmme Atticus, malgré sa complaisance ordinaire, faisait objections, il lui répondait d'un ton qui n'admettait pas le : (( C'est un temple que je veux; on ne peut m'ôter cela îée. Je veux éviter toute ressemblance avec un tombeau er à une véritable apothéose. » Ce qui l'encourageait dans n, c'est qu'il voyait de grands esprits accepter et défendre «nnce populaire. 11 se servait de leur autorité pour vaincre )n d'Atticus. « Quelques-uns des écrivains, lui disait-il, maintenant entre les mains m'approuvent. » Il faisah

certains philosophes et surtout ceux du Portique (1). Les [l'avouaient pas à la vérité que toutes les âraies après ta talent au ciel; mais ils l'accordaient à quelques-unes.

sage, professaient-ils, n'est pas seulement immortelle, ivine, et fa vertu lui ouvre les demeures célestes. Cest caîn place Pompée, « quand le crime d'^un Égyptien lui

ce trépas qu'il devait chercher; » c'est là, selon lui, it les mânes des demi-dieux, c'est-à-dire des sages et dès mmes. ils y jouissent à peu près des privilèges de la divi- ivent au milieu d'un air subtil, parmi les étoiles fixes et eirans; inondés d'une lumière pure, ils regardent en pitié

proibnde que sur la terre nous appelons le jour. Mootef avenir dieu ou presque dieu, voilà h récompense promise vertueux par le stoïcisme. Tout le mocde peut y atteindre,

«usai* ropinion des théûlogiiens de Rome. Le lavant Labé«ii, résumant les il tenait des Ltrusques, avait composé tout un traité, cité par les pères de les dieux qui avaient commencé par être des hommes, de diis animcUibuM» lelon lui, faire de T&me humaine un dieu, et c^bst par la vertu de ceitai— ! le miracle s*opéraiL Ces sacrifices étaient sans doate les rites mêmes an tnxquelH la religion accordait tant d'importance; quand ils avaient été uccomplis, q«and on n*avait.omis aucune cérémonie, aucune prière, Fàme suait place parmi les dii animales.

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«tî Jupiter lui-même yi convie tous les mortels, (c Honnnef?, lui fait dire Valérius Flaoous, quoique la route en» soit difficile, dirigez-vous fers les autres;. » Les insoiiptions' nous apprennent que ces idées {riiilosepfaîques avaient pénétré partout, ^r Tu vas te rendre dans les demeures souhaitées, dit^le iils d'un grand personnage à son père; ' qu'il vient de perdre; Jupiter fen ouvre les portes, il t^invite à y wmr tout éclatant de gloire. Déjà tuen approches; l'assemblée des dieux te tend^lamain, et de tous les* côtés du ciel des applaudis*^ semens retentissent pour te feire honneur. » Dans une autre inscrip- tion non moins curieuse, une pauvre femme, qui ne parait pas s^ partenir à la société* la plus relevée^ dit avec assurance : « Ici repose le corps d'un* homme dont l'âme a été reçue parmi les diemr. » Ges expressions, il' faut le remarquer, sont celles mêmes dont on se sert pour les princes divinisés : on lit sur une médaille de Faustine que cette princesse' été reçue au ciel', sideribus re-

L'apothéose impériale étbnne surtout ceux qui la regardent comme une institution improvisée et sans racines qui sortît un jour par ha^ »ard de la servilité publique; Ja surprise diminue quand on voit au contraire que tout y acheminait les Romains, lorsqu'on rétablit les intermédiaires: par lesquels ils y furent conduits. Ils la trouvaient florissante autour d'eux, chez toutes les nations dfe la Grèce et de l'Orient; bien longtemps avant l'empire, ils s'étaient familiarisés avec elle en voyant les honneurs divins décernés à leurs généraux et k leurs proconsuls par les peuples vaincus. Elle ne répugnait pas cPailleurs à leurs traditions nationales; elle existait dans leurs croyances religieuses intimement unie à ce qu'ils respectaient phis, au culte des morts, à' la constitution de la ikmille. Dans les dernières années, l'opinion populaire que tous les morts sont des £eux s'était encore fortifiée en s' appuyant sur cette doctrine des pbilosophf-s qui mettait les hommes vertueux au ciel. Tout prépa- rait doDC„ tout d'sposait les Romains à regarder l'apothéose comme hi rteompense natïirelle des grandes actions. Faut-il être surpris ^ftt'unjour l'admirationv la reconnaissance, ou, si l'on veut, la flat- terie ait choisi cette façon de s'exprimer, quelque étrarïge qu'elle nous paraisse,, que le peuple* l'ait acceptée avec empressement, et (fo'elle n'ait pas trop choqué les gens éclairés?

Les bistorienai tsxxt raconté en détail les circonstances tragiques dans lesquelles l'apothéose impériale prit naissance à Rome : c'est à- (bésar qu'elle fut décernée pour la première fois api-ès Romulùsk

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68 REVUE DES DEUX MONDES.

Peu de princes ont été flattés aatant que César, et rien ne démontre mieux combien Rome était mûre alors pour la servitude que de voir la bassesse publique atteindre du premier coup des hauteurs que dans la suite il lui fut très difficile de dépasser. A chaque victoire du dictateur, le sénat imaginait pour lui des distinctions nouvelles. Après avoir épuisé les dignités humaines, il fut bien forcé d'en venir aux honneurs divins. On donna son nom à Tun des mois de l'année; on décida que son image figurerait dans ces processions solennelles l'on portait au cirque celles des dieux sur des chars de triomphe, qu'on fonderait un nouveau collège de prêtres qui s'appelleraient les Luperci Juliiy qu'on jurerait par sa fortune, qu'on célébrerait des fêtes pour lui tous les cinq ans, enfin qu'on lui élè- verait une statue avec cette inscription : Cest un deminiieu. La dernière année de sa vie, on alla plus loin encore; il ne suffit plus d'en faire un demi-dieu, on décréta que c'était un dieu véritable et l'égal des plus grands, qu'on lui bâtirait un temple, et qu'on l'ado- rerait sous le nom de Jupiter Julius. César eut l'air d'accueillir avec joie tous ces honneurs; mais ce n'étaient en somme que de basses flatteries dont personne n'était dupe, ni ces patriciens scep- tiques qui les accordaient avec tant de complaisance, ni ce pontife épicurien qui paraissait les accepter si volontiers. Le seul effet de toutes ces adulations fut d'accoutumer l'opinion à l'idée que Gésai* devait être un dieu. En réalité, ce n'est pas à la servilité du sénat qu'il dut son apothéose, c'est à l'enthousiasme du peuple.

Le peuple l'aimait véritablement. Lorsque, le soir des ides de mars, on vit passer cette litière portée par trois esclaves qui con- tenait son cadavre, avec ce bras sanglant qui pendait, personne, dit un contemporain, ne resta les yeux secs; devant les portes des maisons, dans les rues, au sommet des toits, on n'entendait que des gémissemens et des sanglots. La scène des fimérailles porta cette douleur au comble. La foule s'était rassemblée en armes au Forum; le corps, étendu sur un lit d'ivoire couvert de pourpre et d'or, avait (li^. placé devant la tribune, dans une sorte de chapelle improvisée qui représentait le temple de Venus genelrix. A la tête du lit s'étalait la robe ensanglantée. Dans la cortège, des musiciens chantaient des chœm-s ou des monologues de tragédies choisis ex- près pour la circonstance : on remarqua surtout ce vers de Pacu- vius, dont l'application était facile à faire : « Faut-il que j'aie con- servé la vie à des gens qui devaient me l'ôter! » Antoine, pour toute oraison funèbre, se contenta de lire ces sermens que le sénat avait faits de défendre César jusqu'à la mort, ces décrets par lesquels on lui accordait toutes les dignités humaines et les honneurs divins; il les commentait d'une voix inspirée, et, pour rappeler au peuple

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l'apothéose IMPERIALE. 66

comment les sénateurs avaient tenu leurs promesses et de quelle fa- çon ils avaient traité celui dont ils voulaient faire un dieu, il s'inter- rompait de temps en temps et lui montrait l'image de César, percée de vingt-trois coups de poignard. Le peuple répondait par des lamen- tations, par des cris, et frappait sur ses armes. Toute cette foule s'enivrait de douleur, de colère et de bruit. Lorsqu'on vit les magis- trats charger le lit funèbre sur leurs épaules pour le porter au Champ de Mars, il se passa une scène d'un désordre indescriptible. Tous s'arrachaient le cadavre. Les uns voulaient le brûler dans la curie de Pompée, il avait été tué, et la brûler avec lui en expiation; les autres voulaient l'emporter au Capitole, et placer le bûcher dans le temple même de Jupiter. Au milieu de la contestation, deux soldats s'approchèrent du lit et y mirent le feu. Pour l'alimenter, on brûla les branches des arbres, les sièges des tribunaux; puis, la foule se pressant de plus en plus autour de ce bûcher improvisé, les musi- ciens y jetèrent leurs înstrumens et leurs robes de pourpre, les soldats leurs armes, les femmes leurs bijoux et ceux de leurs en- fans, tandis que les esclaves, saisis d'une rage de destruction, al- laient incendier les maisons voisines. Pour ajouter à l'étrangeté du spectacle, les nations vaincues, qui avaient à se louer de l'humanité de César, tinrent à lui rendre aussi les derniers honneurs. Les re- préaentans qu'elles avaient à Rome vinrent autour du bûcher expri- mer leurs regrets à la façon de leur pays. Les Juifs y passèrent des nuits entières à se lamenter de cette manière bruyante et drama- tique qui est propre à l'Orient.

Il était impossible qu'au milieu d'une si violente émotion , quand cette foule cherchait tous les moyens d'honorer César, l'idée ne lui vint pas d'en faire un dieu. C'était, on vient de le voir, une des formes ordinaires que prenait la reconnaissance des peuples anti- ques, et cette fois il y^ avait des raisons particulières pour qu'elle s'exprimât de cette façon. Les premières victoires de César, rempor- tées dans des contrées lointaines, sur des peuples inconnus, avaient vivement frappé les Romains. Cette conquête des Gaules si admira- blement conduite, ces excursions en Bretagne et en Germanie, dans des pays de fables et de prodiges, ce bonheur qui ne s'était jamais démenti, ce dernier coup porté à la grande aristocratie qui gou- vernait l'univers depuis cinq siècles, cette suite de succès incroya- bles dont les résultats devaient changer le monde, tout se réunis- sait pour donner à cette existence quelques teintes de merveilleux. Sa mort imprévue semblait le grandir encore. L'imagination popu- laire se chargeait de compléter cette destinée interrompue; ses desseins paraissaient plus vastes, parce qu'on lui avait ôté le temps de les exécuter : il avait enfin cette dernière fortune, qu'au milieu

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M REVUE iDcs raox moMwa.

de aa gloire, avant qu'il se fût usé dans les embadrras inéYk&Ue& âes< choses liumaines, il dieparaifisait tout d'un coup dans un orage, oomme Homulus, et le leademain de sa movt, sa vie, pleine diévé- nemens extraordinaires, pouvait passer i>our mne légende. Que de riaisons de le (regarder (Comme un dieu! Le sénat, pendani qu'il vivait, lui ajvail accordé Iles honneurs divins, imais de bouche seule- menttet sans y croire. Le peuple au^oontraire, dit Suétone, .était coo- vaincu de sa divinité. In deorum numerum rdatuseêty mon are modo decerneniiuniy ^ed et persuasione voigii. Non-^seillement oe fut tout à fiût une consécration populaire ; mais il importe de remarquer que le peuple seul témoigna quelque zèle pour «l'apothéose de César: ses amis, ses créatures, ceux qu'il avait comblés de dignités et de trésors, se (montrèrent ibeaucoup plus tièdes. Antoine scandalisa le peuple ipar son peu d'empressement à faire «exécuter les décrète du sénat en l'honneur de César. Nommé prêtre de Jupiter Julim pendant que le dictateur vivait encore, il n'avait jamais songé à remplir ses fonctions. Cicéron, dans ses Phiiippiquesy lui adresse des reproches ironiques sur sa négligence. « 0 Je plus Ingrat des hommes, lui dit-il, pourquoi donc as-tu abandonné le «âcerdoce de ton nouveau dieu? d La conduite de Dolabellafut plusétran^ encore. Sur lîendroitmôme du Forum le corps »de César avait été brûlé, on avait élevé un autel surmonté d'une colonne de 20 piede en 'marbre d'Afrique avec cette inscription : Au pêne de la patrie. Une sorte de culte s'organisa spontanément sur cet autel : on y venait tous les jours faire des sacrifices, «prononcer des vœux, ter- miner des différends en attestant le nom de César. Un intrigant, qui se disait petit-fils de Marius, et qui n'était qu'un ancien esclave^ dans l'espoir que le déso^drepourrait lui être utile, excitait la foule i renouveler sans cesse ces démonstrations. Le consul Dolabella, voyant qu'elles effrayaient les gens sages^et troublaient la paix pu- blique, résolut d'y mettre un terme. Il n'hésita pas à détruire la co- lonne, à renvei'ser l'autel, à disperser<par la force les adorateurs de son ancien ami; comme oeuK-ci faisaient mine de résister, Antoine envoya contre eux des soldats qui s'emparèrent du petit^fils de Ma- rius et de ses partisans, et, sans prendre la peine de les faire juger, il les précipita du haut de la roche Tarpéienne.

Cet acte de vigueur, dont Cicéron et le sénat furent très heureux, taïasa un vif mécontentement au peuple. Les ouvriers, les edldats, les esclaves, qui avaient pris l'habitude de venir prier autour de la colonne du Forum, se morrtrèrentfort irrités contre ces ingrats qui punissaient des amis plus fidèles qu'eux, et Ils -ne se lassaient -pas de demander qu'on 'leur laissât rélever l'autel de'César. L*hablle Octave comprit ces dispositions de la foule, -et il sutenprdHer, 11

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l'apothéose IMPERIALE. 71

anivaU alors d'Apollonie, son oncle l'avait envoyé achever ses études, et il venait résolument réclamer l'héritage du grand dicta- teur. II était jeune, inconnu, et il n'avait ni partisans, ni soldats. Il ne semblait pas de force à lutter contre Antoine, Dolabella ou Lépi- dus, qui s'étaient fait un nom, et qui commandaient des armées; mais du premier coup il sut s'appuyer sur tous les sentimens po- pulaires que les autres avaient froissés : il déclara qu'il venait venger César et lui rendre les hommages qu'on lui refusait. Il voulut d'abord, conformément aux décrets du sénat, faire placer dans le théâtre un trône d'or et une couronne en Thonneur de son oncle. Antoine trouva encore quelque moyen de Tempécber; mais Octave était tenace, et, comme il voyait qu'on négligeait de donner an peuple les jeux que César avait promis pour la dédicace du temple de Venuf genetrixy protectrice de sa famille, il en fit les frais lui-même. Cest pendant ces fêtes que parut ce météore dont le peuple fut si frappé. « Tandis que ces jeux se célébraient, racon- tait Auguste dans ses mémoires, une comète se montra pendant 8q)t jours dans la partie du ciel qui est tournée vers le nord; elle se levait tous les soirs à la onzième heure, et elle était visible par toute la terre. L'apparition de cet astre parut au peuple la preuve que l'âme de César avait été reçue parmi les immortels, et, lors- qu'on lui éleva plus tard une statue sur le Forum, on plaça cette étoile sur sa tête. » C'était l'astre de la dynastie qui se levait, et les poètes ne manquèrent pas de le saluer.

C'est seulement l'année suivante, en 712, que le culte du nou- veau dieu fut officiellement constitué; on était au lendemain des proscriptions, le sénat n'avait rien à refuser aux triumvirs. Il re- nouvela tous ses anciens décrets : il fit un devoir de conscience à tout le monde de célébrer la fête de César le 7 juillet, a sous peine d'être voué à la colère de Jupiter et de César lui-même; » il dé- créta qu'on lui bâtil*ait un temple à l'endroit du Forum son corps avait été brûlé, et s'élevait la colonne détruite par Dola- bella. Le culte du dieu Jules semble s'être répandu rapidement dans tout l'univers. Nous le trouvons établi dès l'année suivante à Pé- rouse, 300 chevaliers et sénateurs, amis d'Antoine, furent so- lennellennent immolés par Octave sur l'autel de son oncle. Il ne tarda pas non plus à pénétrer en Orient et en Egypte , Dion nous montre Cléopâtre sacrifiant à ce dieu, qu'il lui était difficile de prendre au sérieux; mais nulle part la divinité de César n'était plus honorée qu'à Rome. La première fois qu'on y célébra sa fête, les ré- jouissances publiques durent être très brillantes. Les sénateurs, qui seuls auraient pu témoigner quelque tristesse, avaient reçu l'ordre d'être joyeux, sous peine d^une amende d'un million de sesterces

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72 R£VUE DES DEUX MONDES.

(200,000 fr.). Quant au peuple, il voyait dans l'établissement du nouveau culte 1 assurance de la prospérité publique, le gage du bonheur et de la gloire de Rome. Comme un besoin étrange de ré- forme et de rénovation travaillait alors le monde, il semblait que César, devenu dieu, allait amener des temps nouveaux, et que le règne de la justice et de la paix daterait de son apothéose. Virgile, qui puise si souvent ses inspirations dans les sentimens populaires, s'est fait l'écho de ces espérances confuses. Dans une églogue écrite au milieu de ces fêtes, et qui en porte l'impression, il chante l'apothéose du berger Daphnis ; il le montre « admirant les palais nouveaux pour lui de l'Olympe, et regardant sous ses pieds les nuages et les étoiles. » La joie est générale sur la terre, et la nature elle-même y prend part. « Le loup ne tend plus d'embûches au troupeau, le cerf n'a plus rien à craindre du filet; les montagnes même jettent des cris d'allégresse; les rochers, les arbres disent : c'est un dieuy oui y c'est un dieu! n Et il ajoute avec un accent pro- fond de respect et d'amour : sis bonus o felixque tuisl On sent bien que ces vers sont nés de l'émotion publique : ils reproduisent les impressions et les sentimens de la foule. Ce ne sont donc pas les sénateurs, malgré leurs flatteries empressées, qui ont fondé le culte de César. Tous ces décrets mensongers, prodigués de son vivant avec tant de complaisance, auraient disparu avec lui. C'est le peuple qui les a fait vivre; c'est lui qui leur a donné une sanction nouvelle et définitive. Il ne faut pas l'oublier, et l'on doit rendre à chacun la responsabilité qui lui revient : la première fois que l'apothéose im- périale s'est produite à Rome, elle est sortie d'une explosion d'ad- miration et de reconnaissance populaire.

IlL

L'effet produit par l'apothéose de César fut très grand; il donna aux ambitieux qui se disputaient son héritage la pensée de récla- mer aussi pour eux les honneurs divins. Sextus Pompée, après les victoires maritimes qu'il avait remportées sur Octave, se déclara fils de Neptune : il en prit le nom sur ses monnaies; il se mit à por- ter des vétemens de couleur azurée en souvenir de son origine, et, pour honorer le dieu des mers, son père, il jeta dans le détroit de Sicile des bœufs, des chevaux et même, dit-on , des hommes. An- toine voulut être Bacchus; il fit proclamer par un héraut dans toute la Grèce que telle était sa volonté, et la Grèce se montra très com- plaisante pour cette fantaisie. A Éphèse, les femmes allèrent au- devant de lui, habillées en bacchantes, les hommes et les enfans en faunes et en satyres. « A Athènes, dit un historien du temps, on

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éleva au milieu du théâtre, dans un endroit exposé aux regards de tous, une sorte de chapelle semblable à celles qu'on nomme des antres de Bacchus. On y voyait des tambours, des peaux de faon et tout ce qui sert au culte de ce dieu. Là, depuis le matin, Antoine, étendu avec ses amis, s'occupait à boire, servi par ces bouffons qu'il avait amenés d'Italie, et toute la Grèce assistait à ce spectacle. » On sait par Plutarque dans quel appareil mythologique Cléopâtre vint le trouver en Cilicie , sur une galère dont la poupe était d'or, les voiles de pourpre, les rames d'argent, avec des amours et des nym- phes qui s'appuyaient sur le timon et sur les cordages, au milieu des acclamations d'un peuple charmé qui saluait Aphrodite et Bac- chus (1). Octave parait de beaucoup le plus raisonnable des trois. Certes les flatteurs ne manquaient pas autour de lui, et l'on n'au- rait pas hésité à lui accorder les honneurs divins, pour peu qu'il en eût témoigné la moindre envie; mais il ne paraissait pas y tenir : il visait au solide, et, tandis que son rival perdait son temps à se faire adorâr des lâches populations de l'Orient, il travaillait à pacifier ritalie et à rassembler une bonne armée. Il était pourtant difficile qu'il échappât tout à fait à ces honimages, et qu'il refusât toujours de les accepter. Lorsqu'en 718, après beaucoup de péripéties, il dispersa les flottes de Sextus Pompée, la joie fut très vive en Italie. Pompée avait commis l'imprudence d'appeler à lui les esclaves, et, devant la crainte d'une guerre servile, toutes les préférences poli- tiques s'iètaient effacées ; tous les partis faisaient des vœux pour le succès d'Octave. Quand il fut victorieux, les villes italiennes, pour reconnaître le service qu'il venait de leur rendre, s'empressèrent de placer sa statue à côté de leurs dieux protecteurs. L'enthou- siasme fut plus grand encore après la victoire d'Actium. Pendant qu'Antoine allait se cacher en Egypte, Octave, avec ses légions triomphantes, raversait ces pays de l'Orient ou l'apothéose du souverain, mort ou vivant, était une des formes ordinaires de l'o- béissance, et qui d'ailleurs avaient à se faire pardonner leur ser- vilité pour Antoine. Ils réclamèrent avec insistance comme le plus grand des bienfaits le droit d'adorer le vainqueur; ce droit leur fut accordé, mais avec des restrictions. Octave ne voulut être adoré qu'en compagnie de la déesse Rome, et il défendit expressément à tous les Romains de prendre part à ce culte. Sous ces réserves, il laissa la province d'Asie lui bâtir un temple à Pergame, et celle de Bithynie à Nicomédie. L'exemple était donné, et peu à peu des

(1) Malgré la sëdaction que TOrient exerça sur lui, le soldat romain, goguenard et intéressé, se montre songent chez Antoine. On raconte que, les Athéniens ayant pro- posé de marier le nouveau dieu à leur déesse Minerve, il les prit au mot, et demanda une dot de mille talens qu*il se fit rigoureusement payer.

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RETUfi DBS DEUX MONDEft.

fêtes farent instituées, des temples s'élevèrent dans toutes les grandes villes de TOrient en Tfaoûneur de Borne et d'Auguste. L'Occident ne coaiimença qu'un peu plus tard. Les habitans de Tarragooe, chez lesquels Auguste avait fait un assez long séjour pendant la guerre des Gàatabres, et qui sans doute avaient reçu de lui quelques faveurs, demandèrent et obtinrent la permission de lui dédier un autel. En 7&A, à la suite d'un mouvement des Sicambres, qu'on disait encouragés secrètement par les Gaulois, soixante peu- ples de la Gaule réunis à Lyon décidèrent, pour mieux prouver leur fidélité, d'élever un autel à Aome et à Auguste au confluent de la Saône et du Rhône. En 764, vers la fin de ce règne gloiieux, les habitans de Narbonne s'engagèrent par i^n vœu solennel « à honorer perpétuellement la divinité de César-Auguste, père de la patrie. » La formule curieuse du serment qu'ils prêtèrent à cette oc- casion nous a été conservée; ils promettaient de lui élever un autel sur leur forum, et d'y sacrifier tous les ans à de certains anniver- saires, notamment le 9 des calendes d'octobre, « jour pgur le bonheur de tous un maître était au monde , i> et le 7 des ides de janvier, a il avait commencé à régner sur l'univers. » Au- guste laissait faire; il est probable qu'au fond ces hommages ne lui déplaisaient pas; il y voyait une preuve éclatante de sa popularité dans les provinces et comme un gage de leur soumission. Il ne voulait pas pourtant avoir l'air de les encourager. Au contraire, il affectait quelquefois d'en sourire en homme du monde qui sait ce que valent ces protestations, et qui n'est pas dupe des flatteurs. On raconte qu'un jour une ambassade solennelle des habitans de Tar- ragone vint lui annoncer qu'il avait fait un miracle : un figuier était sur son autel. II se contenta de répondre : « On voit bien que vous n'y brûlez guère d'encens. »

Il était impossible que l'exemple des provinces ne finit point par gagner Rome et l'Italie. Qu'allait faire Auguste au moment son culte, toléré dans le monde entier, tenterait de s'établir au centre même et dans la c^)itale de l'empire? Dion Gassius, après avoir ra- conté qu'il permit aux villes de l'Asie de lui rendre les honneurs dU vins, ajoute « qu'à Rome et dans l'Italie personne n'osa le faire. » Cette affirmation est beaucoup trop générale. En prétendant que les Italiens n'osèrent pas adorer Auguste de son vivant, Dion leur fait plus d'honneur qu'ils ne méritent. On ne sait s'il leur en accorda formellement la permission, ou s'il la laissa prendre; mais les in- scriptions nous prouvent qu'avant sa mort il avait des prêtres, et que son culte était institué à Pise, à Pompéi , à Assise, à Préneste, à Pouzzoles et dans les principales villes de l'Italie. Quant à Borne elle-même, la question est plus douteuse. Suétone affirme catégori-

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jqwement'qa'Augiistte'n'y Youlutavoir ni temples, ni autels tant ^'11 ifiécnt^et qu'il le défendit aivec une grande obstination, in urbe gui- éem pertinachsime ffbsiirmit éoc hsnore. L'obstÂnation n'était pas 'de trop; il en faHait beaucoup pour résister. à l'opinion publitfoe, qtii mettait un empressement singulier à faire d'Auguste un dieu, fll «n'est aucunpoëte pendant ce long règne qui n'ait chanté l'apothéose impériale. Virgile, le plus grand de tous, commence au£@i le pre- mier. « 11 sera toujours un dieu pour moi, disait41 deux ans à peine après les proscmptions, et le sang d'un agneau pris dans ma ber- gerie rougira souvent son autel. » C'était bien aller un peu <vite; -nais on venait ide lui rendre ce petit domaine qu'il aimait tant. Ouekjpies années plus tard, dans cette étrange dédicace qu'il a mise en tdtO'de ses Géorgiquesy il disait à Auguste, presque d'un «ton de reproche': « Il faut t'habituer enfin à te laisser invoquer dans les prières. » L'ancien républicain Horace se demandait quel dieu pou- vait être ce jeune homme qui venait ainsi au secours de l'empire en ruine; il penchait à «croire que c'était Mercure, et lui demandait en grâce, puisqu'il était descendu du ciel , de vouloir bien n'y pas Temonter trop vite. Quand Auguste eut remporté sur les Parthes ce succès diplomatique dont il sut tirer un si grand parti , lorequ'il les ^ut contraints «ans combat à lui rendre les étendards de Crassus, ^admiration d'Horace ne connut plus de linjites. « La foudre, di- sait-il, nous annonce que Jupiter règne dans le ciel; icomment «douter ici -bas de la divinité présente d'Auguste quand nous le Toyons ajouter les Parthes à son empiré? » 'Voilà le commencement de ces comparaisons de l'empereur avec Jupiter qui allaient de- venir Wentôt'si humiliantes pour le mattre de l'Olympe. Tout du Teste n'était pas mensonge dans ces protestations des poètes et dans cet empressement du public dont ils se faisaient l'écho. Beau- coup étaient sincères lorsqu'ils cherchaient quelque honneur nou- veau, quelqifê honnnage inusité pour témoigner leur reconnaissance au prince qui avait rendu la tranquillité au -monde. « Le bœuf, di- sait Horace, «erre en sûreté dans les champs; Gérés et l'Abondance fécondent les campagnes ; sur les mers paisibles volent de toutes 'parts les nautoniers. » N'était-ce pas un vrai miracle après tant de guerre horribles? et celui qui l'avait accompli contre toute attente 'Be méritait-»il pas des autels? Le bon Virgile avait annoncé déjà q^e l'apothéose de €ésar allait amener le vègne de 'la paix. Les dix aofts de troubles et de 'massacres qui la suivirent n'avaient pu -tout à fsàt le détromper. La soif de repos dont il était dévoré lui faisait 'Oublier faoitement son mécompte, et il attendait avec confiance de la •divinité d'Auguste ce qu'il avait espéré en vain de <:etle de César. « Alors, disait-il, les guerres cesserosft, et Phumeur farouche des

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76 REVUE DES DEUX MONDES.

hommes s'adoucira. » C'était un beau rêve, et il était bien naturel que l'on pressât Auguste de le réaliser en acceptant au plus tôt l'apothéose. Auguste eut le bon sens de résister à ces excitations, et de ne pas permettre que de son vivant on lui élevât de temple à Rome. Cependant la reconnaissance ou la flatterie pouvait prendre des détours qu'il lui était bien difficile de prévoir et de prévenir. C'est ce que nous montre Horace dans cette épître célèbre il fait remarquer à Auguste qu'il est le seul de tous les grands hommes auquel on ait rendu justice avant sa mort. « Tu vis encore, lui dit-il, et déjà nous te prodiguons des honneurs qui ne sont pas pré- maturés, nous te dressons des autels l'on vient attester ta divi- nité. )) Ces vers, qu'il faut prendre à la lettre, car ils sont placés dans un ouvrage rien n'est mis au hasard, nous prouvent que dans les chapelles privées, dans les sanctuaires de famille, partout l'autorité souveraine de l'empereur ne parvenait pas aussi direc- tement, on lui adressait des prières, on jurait par son nom, on osait résister à ses ordres, persuadé peut-être qu'en lui désobéis- sant on ne courait pas le risque de lui déplaire. Néanmoins, je le ré- pète, son culte, tant qu'il vécut, ne fut pas officiellement établi dans la capitale de l'empire : il put se laisser rendre par exception quel- ques-uns des hommages réservés aux dieux, il n'accepta jamais l'apothéose véritable. Les historiens l'affirment, et l'on n'a trouvé jusqu'à présent aucun monument qui contredise leurs affirmations. Ce fut donc partout, et surtout à Rome, la tactique d'Auguste de ne sembler jamais souhaiter les honneurs divins, et de ne paraître occupé, quand on les lui offrait, qu'à les fuir ou à les restreindre. Si par hasard il consentait à les accepter, ce n'était ,pas sans prendre des précautions et des ménagemens infinis. Par exemple il se laissait plus volontiers bâtir des temples en province qu'en Italie, et en Italie qu'à Rome. Il savait bien que l'éloignement en- tretient le prestige, et qu'il est difficile de paraître un dieu quand on est vu de trop près. A Rome môme, lorsqu'il crut devoir se re- lâcher de sa sévérité, ce ne fut qu'en faveur des affranchis, des esclaves. L'incrédulité des gens du monde l'effrayait; il craignait que l'apothéose ne fût de leur part qu'une flatterie sans sincérité dont ils se moquaient tout bas. Les petites gens lui semblaient de meilleure foi et plus portés à croire naïvement à la divinité du maître. En Italie, comme dans les provinces, il prit soin de ratta- cher toujours les cérémonies nouvelles qu'on instituait pour lui aux usages et aux traditions du passé. C'était sa politique ordinsdre de donner à ses nouveautés un air antique; il n'y manqua pas en cette occasion. Partout nous voyons son culte se substituer adroitement à des cultes plus anciens ou s'associer avec eux. S'il ne veut être

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l'apothéose impériale. 77

adoré qu'en compagnie de la dea Boma^ c'est qu'il espère profiter pour son compte de la vénération que cette déesse inspire depuis longtemps au monde. Les habitans de Narbonne, dans le vœu par lequel ils s'engagent envers sa divinité, semblent n'employer à des- sein que les plus vieilles formules : ils promettent de consacrer son autel avec les rites et d'après la loi d'un des plus anciens sanctuaires de Rome, celui de Diane de l'Aventin. Dans la liturgie des Frères Arvales, le nom d'Auguste se trouve rapproché de celui de ces di- vinités primitives dont les gens du monde avaient presque perdu le souvenir, et qui ne se retrouvaient que dans la mémoire du peuple. C'était le moyen de donner à ce culte nouveau ce qui seul lui manquait, la consécration de l'antiquité. Grâce à cette préoccu- pation d'Auguste de chercher à l'apothéose impériale des précédens dans le passé de Rome, il arriva qu'elle prit alors et garda toujours un caractère romain. Dans l'Orient, l'homme auquel on accorde les honneurs divins est en général identifié avec un dieu, ou plutôt un dieu descend et s'incarne en lui; Il en prend les attributs, il en porte le nom. Dans ces fêtes que Cléopâtre donnait à son amant, elle pa- raissait vêtue en Isis, tandis qu'auprès d'elle son grossier soldat es- sayait déjouer le rôle d'Osiris. Ce n'était pas un simple déguisement : les flatteurs disaient et la foule était disposée à croire qu'on avait vraament sous les yeux les grands dieux de l'Egypte. Les Grecs, dont la servilité ne se rebutait de rien, tentèrent souvent de diviniser les césars à la façon orientale; les césars parurent même goûter assez cette forme nouvelle de l'adoration quand ils étaient fatigués de l'autre, et on l'employa quelquefois à Rome pour leur faire plaisir. Néron, à son retour de la Grèce, il avait remporté si facilement tant de couronnes dans les jeux publics, fut charmé d'être salué par la populace romaine du nom d'Apollon. Commode ne se faisait repré- senter que sous les traits d'Hercule, et il se donnait ordinairement ce titre sur ses monnaies; mais ce ne sont que des exceptions. 11 est en somme très rare que les césars aient pris pour eux ou qu'ils aient donné à leurs prédécesseurs le nom d'un dieu. L'apothéose romaine a quelque chose de moins mystique et, si l'on peut ainsi parler, de plus humain que celle des peuples orientaux; elle sup- pose qu'un homme, par ses efforts personnels et sa vertu propre, peut s'élever de lui-même à la condition divine, mais non pas qu'un dieu descend en lui et le transfigure. Si elle fait trop d'hon- neur à l'homme, il faut convenir qu'elle insulte beaucoup moins le ciel. U était moins inconvenant après tout de faire de Messaline et de Poppée des divinités particulières et personnelles dans lesquelles chacun pouvait avoir la confiance qu'il voulait que d'humilier deux déesses respectables en regardant ces courtisanes couronnées

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7S REVifi. De» Dsn iroiffies.

comme des incarnations de Gérés et de Junon. Les Grecs se sont facilement permis ces irrévérences; l'apothéose romaine n'est. j»<- mais ailée jusque-là.

Le vrai' caractère^ celui qfu'eUé tient df Auguste et qu'efle codk scrva sous ses successeurs, s'en montre clairement dans une dévo- tîoni, ou, comme on disait alors, dans une religion nouvelle ffai fiit imaginée vers le milieu de ce règne, celle des lares impériaux [Lare» Augusti); il convient d'étudier avec quelques détails cette impoi^ tante institution, qui met dans tout son jour les précautions que pre^ nait Auguste et la politique qu'il suivait au sujet de son apothéose.- n n'y avait pas à Rome de culte plus populaire que celui des lanesw. Chacun priait avec respect ces petits dieux pi'otecteurs du foyer qu'on saluait avec tant d'attendrissrement au départ et au retour dans les longs voyages, auxquels on rapportait toutes les prospé* rites intt^rieures, la santé des enfans, Tunion des proches, les chances heureuses du commerce , qu on* croyait présens à tous les repas de l!a famille, et qui partageaient ses douleurs et ses joies. Ce culte, d'abord tout domestique, avait bientôt pris une grande exH tension. A côté des lares de maison, on adorait ceux de l'éiat,' ceux de- la cité, et même ceux de' chaque quartier de la ville. Ces derniers aivaienli de petites chapelles aux endk*oits plusieurs rues se croisent et qui forment des places. Aussi les appehit>-on les lare^ du carrefour {Lares compUales). Le» voisins les fêtaient beaucoup^. Tous les ans^ au commencement de janvier, aprè» les saturnales, fm célébrait des jeux en leur honneur. Pour organiser la fête eC sub*- venir à la dépense, les habitans. du quartier formaient entre eux une association^ {coUegium) avec une caisse commune, et un président,, et pendant troi^ jours tout le voisinaige réuni assistaift gaiment à des représentations de baladins, à des combats d'athlètes, à des dlver- tissemens tout genre. Le petit peuple y prenait un grand plai- sir;, c'était un amusement pour les ouvriers, pour les esclaves, poinr tous ceux auxquels lia vie était rigourease, et qui n'avaient guère de distractions chez eux. La politique ne tarda pas à pénétrer dow ces- réunions^ tous les pauvres gens de Rome étaient rassem- blés. Les démagogues comprirent lies services* qu^ elles pouvaient leur rendre : il leur était fecile dans ces jours de fête, la foule, excitée par le plaisir, est plus accessible à tous les entralnemens, de lui faire prendre les armes, et de k jeter sur la route du Champ de Mars ou du Forum. L'association dfu carrefour se transformait sans peine en un comité politique qui, au lieu de donner des jeu», organisait des émeutes. Le rôle de ces comités fut très important dans les dernières convulsions de la république. Tour à tour sup»- primés et rétablis selon le parti qui l'emportait, ils furent abolis

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L'iiromiBOgB iuntuuLE. 79

définitivement par César, qui cessa d'encourager les rëvohitioiis quand la sienne ent réussi. Pendant près de ringt ans, on ne ce* lébra pins à Rome les jeux du carrefour; mais, malgré cette longue îxïterruptîon, le peuple n'avait pas cessé de s'en souvenir et de les regretter. Auguste, qui savait bien qu'il pouvait être populaire sans péri), n'hésita pas à les hii rendre. lis furent célébrés après la victoire d'Actium parmi les fêtes du triomphe. « Toutes les rues, dit Tirgile, retentissaient de cris de joie, d'applaudissemens et de jeux. » Qoelques années plus tard, Augnste leur donna une consécration nouvelle. En 746, il voulut réorganiser radministra^ tion municipale de Rome, que la république avait laissée en fort mauvais état. H divisa la ville en quatorze régions et en deux cent soixante-cinq quartiers; chacun de ces quartiers était admi- nistré par quatre fonctionnaires appelés magi$tri vkorumy qui étaient de petits bourgeo*» ou des affranchis du voisinage désignés probablement par l'autorité supérieure. Il existait ao-r^essous d'eux une réunion ou collège de quatre esclaves appelés ministri qui leur étaient sans doute subordonnés, et qu'on trouve associés avec eux dans la dédicace de quelques naonumens. Cette réforme, qui donna plus d'ordre et de sécurité dans Rome, fut regardée comme très importante. On en fit une ère nouvelle, et les magistri vicorum des époques suivantes datent leurs actes de l'année leur magis- trature avait commencé. Ici encore, fidèle à sa politique ordinaire, Auguste essaya de donner à l'institution qu'il créait l'appui du passé, il voulut la faire profiter de la vieille popularité des lares du carrefour. Les fonctions des magistri virorum étaient double». Comme administrateurs civils, ils s'occupaient sans doute de la p<H lice de leurs quartiers, ils répartissaient entre les habîtans les libé- ralités irap^ales, ils avaient sous leurs ordres les esclaves chargés d'éteindre les incendies , et nous les voyons- faire présent à leurs administrés de poids étalons pour les matières d'or et d'argent. Les monumens nous montrent qu'ils étaient en môme temps des fonctionnaires religieux. Le centre du quartier était toujours resté à la chapelle du carrefour; les magistri vicorum en étaient na^ tnrellement les prêtres. Indépendamment des anciennes fêtes qui n'avaient pas disparu et de la purification des quartiers dont ils étaient chargés, Auguste voulut que deux fois par an, au mois de mai et au mois d'août, on apportât des couronnes de Beur» anx dieux lares. Ces fêtes nouvelles furent l'occasioo d'une innovation très importante. Les lares anciens étaient au nombre de deux; la reconnaissance publiffae, et surtout celle des magistri vicorum qui devaient leur existence à Tempereur, en ajouta un troisième, le génie d'Auguste. Malgré la résolution qu'il avait prise de ne pas 9^

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laisser adorer à Rome, Auguste accepta cet hommage. Le génie d'un homme n'étant, d'après les croyances romaines, que la partie la plus spirituelle et la plus divine de lui-même, celle par laquelle il existe et qui lui sumt, puisqu'on l'adore après la mort sous le nom de larey on pouvait bien sous celui de genins lui rendre quelques honneurs pendant la vie. Les esclaves, les affranchis, les cliens, ju- raient par le génie du maître; c'était pour eux une sorte de dieu vivant dont on associait le culte à celui des divinités qui protègent la maison. L'idée devait venir naturellement aux Romains de jurer aussi par le génie d'Auguste, et de placer son image auprès des dieux de la famille. N'était-ce pas lui qui assurait à tout le monde la tranquillité intérieure? et, si les réunions domestiques n'étaient plus troublées comme autrefois par le bruit des batailles de la rue, ne le devait-on pas à sa sagesse? Il était donc aussi un des dieux protec- teurs du foyer. Horace lui disait déjà en 7â0 : « Après avoir tra- vaillé tout le jour en paix, le laboureur retourne joyeux à son repas du soir. Il ne le finit point sans inviter ta divinité à sa table : il élève vers toi ses prières, il t'offre le vin répandu de sa coupe, il mêle ton nom à celui de ses lares. » Ainsi les magistri virorum, en associant le génie d'Auguste aux deux lares des carrefours, ne couraient au- cun risque de choquer l'opinion publique; au contraire, elle les avait devancés dans cet hommage. Ils ne faisaient que suivre au nom de l'état ce qui se pratiquait depuis longtemps dans l'intérieur des familles.

Ce n'en était pas moins un acte de la plus adroite politique de mettre ainsi l'apothéose impériale à sa naissance, et quand elle pouvait être contestée, sous la protection de ce que les Romains respectaient le plus, la religion du foyer. Ce qui était bien plus ha- bile encore, c'était d'intéresser à ce culte nouveau et au pouvoir dont il émanait les petits bourgeois, les affranchis, les esclaves, toutes les classes inférieures et déshéritées. La république tes avait fort négligées, l'empire leur tendait la main. De ces pauvres gens que la société regardait à peine comme des hommes, il faisait [des magistrats. Ces esclaves avaient le droit de se réunir, et ils élevaient à frais communs des monumens au bas desquels on lisait leurs noms obscurs. Ces affranchis prenaient plusieurs fois par an la robe à bandes de pourpre, comme les préteurs et les consuls; ils don- naient des jeux, ils présidaient des cérémonies publiques, et se fai- saient précéder par deux licteurs pour écarter la foule devantfeux. Tous ces privilèges, auxquels ils étaient d'autant plus sensibles qu'on les avait plus humiliés jusque-là, ils savaient bien qu'ils les tenaient uniquement du prince; ils , n'ignoraient pas que^ leur im- portance était intimement liée au culte impérial. Aussi les voit-on

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fort occupés d'embellir la chapelle Ton honore les lares du car- refour. Indépendamment des deux petits dieux avec leur tunique relevée et leurs vases à boire, tels que l'antiquité les avait tou- jours représentés, et du génie d'Auguste qu'on venait de leur as- socier, ils y plaçaient souvent d'autres divinités populaires, Her- cule, Sylvain, et surtout cette Stata Mater^ si aimée des pauvres parce qu'elle avait la réputation d'arrêter les incendies. C'était, on en a fait le compte, plus de deux mille personnes de la plus basse extraction, esclaves ou affranchis pour la plupart, qui participaient tous les ans dans une certaine mesure au gouvernement impérial, et se trouvaient ainsi engagés à le défendre. L'avantage était con- sidérable; Auguste s'empressa d'en profiter. Pour attacher tous ces pauvres gens à son pouvoir par un lien religieux, il consentit à se laisser rendre, même à Rome, quelques-uns des honneurs qu'on décerne aux dieux; mais ce n'était encore, comme on le voit, qu'une sorte de culte détourné et qu'une demi-apothéose, puisqu'on n'a- dorait que son génie.

L'apothéose na devait être complète que vingt ans plus tard. Lorsqu'il fut mort à Nola, en 767, aucun scrupule ne pouvait plus retenir la reconnaissance publique, et on était libre de lui accorder tous les hommages qu'il avait en partie refusés pendant sa vie. Ta- (ûte fait remarquer que ses funérailles ne ressemblèrent pas à celles de César. Le peuple resta calme; il n'y eut ni violences, ni émeutes, quoiqu'on eût l'air de les redouter. Tout se passa d'une façon régulière et froide. Le sénat reconnut le nouveau dieu, comme c'était son droit d'après la législation romaine. On lui at- tribua ofliciellement des temples et des prêtres; tandis que César avait été fait dieu par une sorte de consécration populaire, Au- guste obtint le ciel par décret, cœlum decretum. On imagina pour la circonstance des cérémonies nouvelles et une sorte de litur- gie, qui servit de précédent et fut employée dans la suite toutes les fois qu'on accorda l'apothéose à un empereur. Son corps fut porté sur un lit d'ivoire et d'or dans un cercueil couvert de tapis de pourpre. Au-dessus du cercueil, on avait placé une image en cire qfui le représentait vivant et revêtu des ornemens du triomphe. Au Champ de Mars, on dressa un immense bûcher à plusieurs étages en forme de pyramide orné de guirlandes, de draperies, de sta- tues séparées par des colonnes, u Quand le corps y eut été mis, il fut entouré par les prêtres; puis les chevaliers, les soldats, courant tout autour du bûcher, y jetèrent les récompenses militaires qu'ils araîent obtenues pour leur valeur. Des centurions, s'approchant en- suite avec des flambeaux, y mirent le feu. Pendant qu'il brûlait, un aigle s'en échappa comme pour emporter avec lui dans l'Olympe

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rame flu prince (1). » On trouva même on sénateur complaisant qw affirma qu'il avait vu de ses yeux Auguste monter au cîeL "Pour ïe récompenser^ Llvie lui lit donner un million de sesterces. Â cm honneurs officiels s'en joignirent beaucoup d'autres : à côté du culte public institué par le sénat, on vit naître une foule d'associations, de chapelles, de dévotions de toute sorte, qui étaient l'œuvre des particuliers. Livie naturellement en donna l'exemple. Elle fit con- struire dans le Pa